Samedi 17 mai 2008

Une nouvelle exhumation en écho aux interrogations de
Gicerilla

Ce qui fut écrit il y a trois ans semblant toujours d'actualité, pourquoi ne pas y revenir. Il va sans dire qu'il ne s'agit ci-dessous que d'un léger survol de la question ( mal ) traitée. Toute contribution sera bienvenue pour parfaire la chose, complexe, que nous feignons de cerner. A vos analyses donc, et merci d'avance aux éventuels participants :)


1. La mesure de votre talent


Les statistiques mesurent votre talent. Suspendu à leur publication, vous les consultez frénétiquement. Tous les deux jours. Seulement. Car votre amour propre vous dicte d'être raisonnable, de ne pas vous ruer, chaque jour, voire plusieurs fois par jour, sur ces chers tableaux où s'affiche l'intérêt que l'on vous porte. Mais aussi, en creux, celui qu'on ne vous témoigne pas. Ce dernier paramètre, inquantifiable (ouf !), n'est pas évalué. Le passer sous silence est une gentillesse qu'on vous fait. Soyez reconnaissants à qui de droit, de vous éviter le malaise, la déprime, peut-être même la pire extrémité.

Un schéma valant mieux qu'un long discours, vous trouverez ci-dessous une illustration de l'impact moyen d'un blog moyen  ( le vôtre, par exemple ) dans la blogosphère.


L'audience idéale (la blogosphère entière lit avec avidité et délectation chacune de vos nouvelles contributions ) est  représentée par la ligne grise ci-dessous. L'impact de votre talent à vous que vous avez y figure sous la forme du segment rouge.


Vous ne distinguez rien ?... Voir l'explication à suivre :

Aucun appareil optique fiable ne permettant de capter le nano-infiniment-minuscule un grossissement de mille fois vous est présenté pour faciliter la visualisation de votre impact.

" Grossi 1000 fois"

Si vous distinguez du rouge, c'est vous. Souriez, vous avez du talent. Et vous êtes chanceux. Un bon nombre de blogs n'ont pu être répertoriés ici par faute d'épaisseur.

2. Que faire pour moins ne pas exister ?

Quelques mesures simples, accessibles au commun, ont prouvé leur efficacité. Nous exprimerons en valeurs positives ou négatives l'éventuellle modification du nombre de vos visiteurs.


- Parler de sexe  .......................................................................................................................... +  5
- Parler de sexe en relatant vos expériences de couple et/ou extraconjugales  ......................... +  8
- Parler de sexe à travers vos ébats conjugaux, et/ou extra, agrémentés de photographies et/ou de   vidéos licencieuses de votre épouse sur canapé à visage flouté, ou pas ............................... + 100
- Eviter tous autres sujets. Ils n'ont strictement aucun attrait ...................................................... -- 50
- Il est totalement déconseillé de développer tous contenus dérangeants et somnifères
  appelant à la conscience citoyenne, aux combats les plus divers contre ce monde pourri
  et à toutes formes d'engagements éthiques à vocation humaniste.
  Dans ce dernier cas personne ne pourra rien pour vous,  on vous aura prévenu.

3. Autres propositions.


Lancer des piques, s'adonner aux philippiques. Il suffit de citer l'un de ces diaristes qui vous agacent (la chose est aisée et rapide tant ils sont légion) en déformant ses propos. La réaction ne se fera pas attendre car au village tout se sait, les nouvelles vont vite. Rien de nouveau dans ce procédé qui n'est que la forme cybernétique des querelles de voisinage, étendues parfois aux clochers. Pour être connue la méthode n'en est pas moins encore très efficace.

Le diariste attaqué, en général mis au courant de l'infâmie par l'un de ses deux lecteurs attentionnés, réplique sans coup férir. L'anathème - jamais moins - lui tiendra lieu d'argument car c'est son moi à lui qu'il a qu'on attaque bassement. Vous lui répondrez par l'invective et l'insulte, toujours spectaculaires, fortement recommandées en lieu et place du débat serein, qui n'est pas votre propos, qui n'attire pas le badaud et qui lasse les foules.
Il est à noter que l'amélioration de votre audience, dans ce cas de figure, ne sera que passagère. Elle ne durera que ce que durera le conflit. Si elle contribuera, pour un temps, à doper vos courbes, n'envisagez pas ses bénéfices dans la durée. A moins que vous ne choisissiez d'ériger la méthode comme moteur unique de vos publications à venir. A voir. Tout est permis.

Vous pouvez également vous plaindre de n'être pas compris, de votre audience trop faible, du manque de reconnaissance qu'on vous témoigne, toutes choses parfaitement incompréhensibles en regard de votre incontestable talent.  L'écho de vos lamentations ne restera pas sans effet car le blogueur moyen n'est pas une brute,  sa compassion vous sera acquise, mais cependant pas totalement dénuée d'un certain intérêt dont l'implicite nature n'échappera à personne, tout ascenseur digne de ce nom fonctionnant dans les deux sens.

On peut aussi appeler à contribution, voir plus haut en introduction, sur des questions fondamentales dont nous pensons à l'évidence qu'elles intéresseront les foules les plus denses.

4. Statistiques et sommeil.

Si les statistiques n'empêchent pas de dormir, elles ont un impact non négligeable sur votre phase d'endormissement. En cas d'excellence statistique, ce dernier se déroulera idéalement dans le meilleur des mondes. En cas de dépression notable des chiffres, la prise d'une tisane, environ 20 minutes avant l'heure du coucher, d'un calmant ou d'un somnifère pour cheval est fortement conseillé.
Si vos graphiques s'en tiennent à l'étiage prolongé ou peinent à remonter, consultez un spécialiste. Du psychanaliste à la bouchère* de votre quartier, nul réconfort n'est à dédaigner.

* Votre bouchère favorite est largement aussi efficace que votre psy et beaucoup moins onéreuse. N'oubliez pas votre barquette de piémontaise et votre tranche de bavette du jeudi, vous êtes aussi venu pour ça!
par Martin Cadeau
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Mercredi 14 mai 2008

Notre très comique, voire hilarant député Santini, propose de nouvelles manières de manifester notre mécontentement citoyen. Plutôt que faire grève et défiler dans les rues, il ne serait pas contre le port d'un brassard, "à la japonaise", précise-t-il. Voilà qui va radicaliser les luttes, les pires extrémités sont à prévoir, le bain de sang est pour demain. Sommes-nous si peu hardis et bien peu imaginatifs, nous les grévistes, et nos pairs historiques, pour n'avoir jamais imaginé qu'il eut suffi de brassards aux hordes de rebelles ouvriers pour obtenir ce dont nous bénéficions tous encore aujourd'hui ! Comment se peut-il que personne n'y ait songé plus tôt ?!
Il faut être un homme à cigares pour inventer d'aussi fumeuses propositions ! Santini en est un, et un gros ! (nan, je dis pas quoi...)

L'excellent Darcos, pour qui la règle de trois est encore mal maîtrisée - plus exactement un trou noir -, enfonce le clou du service minimum et annonce que 90 euros seront attribués à tout agent délégué par sa commune à la garde des enfants les jours de grève, pour un groupe comptant de 1 à 15 enfants, bien. Tant mieux pour eux.
Garder des enfants n'est pas les instruire, c'est-à-dire les inciter à produire de l'intelligence, ce qui est une toute autre paire de manches que les occuper à passer le temps.
De plus, si à 15 maximum par classe l'instruction serait plus aisée, on n'oubliera pas que les effectifs dont les enseignants ont la charge sont beaucoup plus copieux, et ce, tout au long de l'année. Si  90 euros par jour pour garder 15 mômes récompensent ceux dont c'est la mission, pourquoi les enseignants devraient-ils se contenter de beaucoup moins, par jour, pour un effectif comportant en moyenne le double d'élèves, et pas pour les garder ?!
M'sieur Darcos qu'est nul en opérations devrait taper sur sa calculette combien devrait toucher un enseignant, quotidiennement, face à 30 mômes, non pas à garder mais à instruire, sans négliger la qualité des diplômes exigés pour ce métier - que demande-t-on aux "gardiens" sur ce point ? -, traduite en espèces sonnantes et trébuchantes - puisque ce monde ne reconnaît que la seule valeur argent, et surtout pas travail -, pour être aussi bien considérés que ces gens briseurs de grève, à qui on n'a peut-être même pas demandé leur avis, ou encore dans le besoin absolu, donc victimes eux aussi de ce système révulsant qui ne produit décidément plus qu'une séparation généralisée en montant tout le monde contre tout le monde pour d'évidentes raisons idéologiques ?
Mais non, c'est moi qui délire, mon parti pris m'aveugle, je sais, merci.

Ah le bel argument que de porter secours aux familles les plus démunies ! S'en soucie-t-on en haut lieu lorsqu'il s'agit de leur supprimer petit à petit les aides auxquelles elles avaient droit jusqu'alors et qui fondent comme neige au soleil sous les assauts répétés et durables d'une droite définitivement mortifère et anti-sociale qui, plutôt que de rechercher de vraies idées - là, oui, je délire, autant demander la lune ! -, préfère la solution tellement facile de piquer toujours plus aux mêmes. Et qui ne cache même plus son désir de faire du néolibéralisme le plus nauséabond le credo national. Ce monsieur qui a titre de notre président n'a-t-il pas déclaré lors de cette émission pitoyable et urticante à souhait qu'il "croyait au libéralisme" !

Certes, je ne méconnais pas l'embarras temporaire que les jours de grève peuvent procurer à certains parents, mais tout de même, avant d'aboyer avec la meute sous l'instigation de certains médias aux ordes, il faudrait réfléchir un minimum. Si en d'autres temps où les salariés étaient considérés comme du bétail notre mollesse moderne avait prévalu parmi leurs rangs, vous qui hurlez au loup ne jouiriez pas de tout ce qui semble tellement "naturel" à combien, trop oublieux que tout acquis social ne fut jamais obtenu sans d'âpres combats !
Rien n'oblige ceux qui sont en désaccord avec les grévistes de continuer d'être des "assistés sociaux si coûteux" - c'est bien ça l'idée en gros, non : nous coûtons trop cher à l'état ?
Ceux-là peuvent toujours décider de d'aller, à poil, sans plus aucune protection de quelque nature que ce soit, affronter la jungle libérale qui se fera un plaisir de leur rappeler, par la confrontation avec la réalité dure, la définition de l'infinie solitude !


Mais chacun ne fait-il pas comme il veut, n'est-ce-pas ?!... Il est vrai que, tout seuls, nous sommes tellement plus forts. Nous savons si bien nous étriper entre nous qu'il n'est même plus besoin qu'on nous envoie les forces de l'ordre pour nous disperser, voire nous atomiser, nous le faisons si bien nous-mêmes !
J'en connais qui se marrent comme des baleines, derrière leurs cigares !

 
A méditer : Si vous trouvez que l'instruction coûte cher, essayez donc l'ignorance ! Abraham Lincoln.

par Martin Cadeau communauté : Résistance 2007
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Vendredi 9 mai 2008

Ce que je sais sur la peinture, ou plus précisément sur la mienne est fragile, incertain, sujet à caution. Ce n'est en rien différent de ce que je ne sais pas plus, ou mieux, sur le monde. Je livre ici quelques notes parmi celles que je consigne depuis toujours sur mes tableaux. Leur mise en forme semblera parfois anarchique, mais je les livre en l'état, tant il me semble que leur désordre est étroitement lié à l'esprit de ce qu'elles tentent de décrire.
A vrai dire, je ne crois rien savoir, et tout ce qui suit ne vaut que pour moi, si cela vaut réellement quelque chose. Et ceci n'est pas une afféterie quelconque, mais bien la réalité de ma perception.


"Paysages"

Cher V.,


J'en suis à une soixante de tableaux. Mon travail, régulier depuis plus d'un an, m'a permis d'avancer sur le chemin que tu sais. Je me souviens de tes propos alors que j'entamais seulement cette série, ils étaient justes. Si je n'ai pas suivi toutes tes recommandations, j'ai gardé présente à l'esprit ton aimable provocation qui m'a donné le courage de persévérer dans ce qui me semblait, l'été dernier, un pari difficile à relever. Aujourd'hui je souris de notre conversation à l'ombre des acacias du petit champ. Finalement le temps t'a donné raison, je le reconnais désormais.
Je ne t'envoie aucune reproduction de cette série, tu sais que les scans ne sont jamais satisfaisants. Tu découvriras tous les tableaux lorsque, à nouveau, j'aurai le plaisir de ta visite.
Sache qu'il s'agit de paysages intérieurs, ou plus exactement de mémoires de paysages, où interfère un éventail assez réduit d'éléments plastiques dont l'économie - tout se résume à un sol et un ciel - m'oblige à un traitement judicieux de chaque parcelle de la surface pour en tirer l'expressivité la plus pertinente en regard de mon objectif.
Le jaune de Naples, parfois mélangé à des ocres rouges ou jaunes, et le plus souvent déposé en glacis sur des couches de valeurs plus sombres - parfois bleues ou d'un gris-vert soutenu -, occupe dans chaque tableau la surface la plus importante, les deux tiers ou les trois-quarts supérieurs de l'espace. Le bas étant recouvert d'un noir oxyde saturé d'où émergent toutefois - mais sans systématisme, c'est mon espoir - quelques respirations colorées me permettant de repousser le premier plan dans l'étendue de l'espace suggéré, et de dynamiser la zone concernée.
Je ne peux procéder autrement sinon à représenter un avant-plan dont la proximité m'engagerait à décrire ce dernier plus en détails que je ne le fais pour les plans plus éloignés, ce qui, dans mon projet, n'est pas souhaitable. Il ne s'agit pas, pour moi, de décrire une quelconque géographie physique, une topographie particulière ou un lieu précis, mais ces sensations singulières que j'éprouve, de la même manière, dans la contemplation de certains tableaux comme dans celle de cette campagne où souvent je vais marcher dans le silence du plateau, au-delà des coteaux alentour, où nous avons déjà souvent cheminé ensemble.
Sensations crées par la conjonction de lumières, d'éclairages, de conditions climatiques, cycle des saisons, et de ma disposition du moment à recevoir et m'approprier l'ensemble à travers le filtre changeant des humeurs.
Plus qu'une série de paysages, j'avancerai qu'il s'agit de la relation d'une contrée, ce terme me paraît plus légitime et mieux correspondre à la représentation d'un ailleurs imprécis, comme territoire propice aux divagations et à ces enchantements mélancoliques dont il m'arrive d'être le sujet.
Cette fois, bien que j'en aie la forte tentation, je n'ai pas encore utilisé ma cuisine ordinaire. Je repousse le moment de travailler comme à mon habitude en incorporant du jaune d'oeuf à mes couleurs mais j'ai l'intuition que le temps approche où je vais céder à mon inclination naturelle pour cette technique. L. et E. redoutent déjà les effluves qui ne manqueront pas d'envahir l'atelier pour quelques mois, voire plus encore. Je suis tellement habitué à cette odeur qu'elle ne me dérange plus du tout, ce qui n'est pas le cas pour le petit nombre de curieux qui se faufilèrent parfois dans les parages.
J'ai réalisé une quarantaine de petits formats sur lesquels je me suis assez rapidement senti à l’aise malgré mon peu d’appétence pour les petites surfaces. Les sensations sont radicalement différentes de celles que je connaissais, jusqu’alors, avec les grands formats, physiquement épuisants, quand je passais des heures debout dans ces minuscules et interminables piétinements devant l’ouvrage que m'amenait à faire l'indispensable et constant besoin de vérification du travail en cours. Tout est différent, la vision, le fonctionnement du corps, les gestes, la pression de la main sur le pinceau, le bruit des outils sur la toile, la manière de déposer la matière sur le lin,  j'ai parfois l'impression assez comique de jouer à la dînette.
Je travaille presque toujours assis, c’est un confort non négligeable que j’apprécie. Il m’a fallu un certain temps avant de m’adapter à ces petits pinceaux et brosses qui me passent entre les mains depuis quelques mois, j’ai cherché et trouvé une assez bonne manière de les tenir, je crois.
Maintenant que c’est fait, l’envie de retravailler à nouveau sur de grands formats me titille, l’espace me manque. J’ai d’ores et déjà commandé quelques châssis d’assez belles dimensions, dont trois panoramiques, et me suis procuré de larges brosses au magasin de bricolage du coin pour un prix dérisoire.
Tu voulais mon avis sur l’Amsterdam acrylique, je la trouve vraiment excellente à tous points de vue, il me semble que son rapport qualité-prix est très satisfaisant en comparaison d’autres marques beaucoup plus chères et dont les performances ne sont pas supérieures dans l'usage que j'en fais.
A bientôt cher V.


"Une lumière sur le chemin"


Voilà trois jours que je fais, défais et refais ce chemin qui ne me convient toujours pas. Trop foncé, trop clair. Pas dans le bon axe, trop à gauche, trop à droite, trop haut, trop bas. Trop large ou insuffisamment. Je ne trouve pas le bon pinceau, pas la bonne brosse, pas le bon outil. J'ai pourtant tout essayé : le papier plié, la pointe de couteau, la lime à ongles, le bout du doigt, l'allumette, la brindille. Mais rien n'a donné le résultat escompté. Je n'ai pas le bon geste, la bonne pression, le délié, le posé convenables. Habitués aux espaces plus larges, souvent, je peine à adapter mes gestes à la petite surface. Voilà mon problème dans mes tableaux de petite manière : ils sont petits.
Dans un petit tableau la touche la plus réduite, a un impact sans commune mesure avec sa surface réelle. Ca n'a l'air de rien, je sais, mais c'est important. Beaucoup plus qu'on ne le croit. Il suffit de quelques millimètres, parfois d'un seul, pour que l'équilibre recherché - et qui n'est peut-être pas le meilleur - compromette l'ensemble. Il suffit d'une pâte trop épaisse, d'un excès de lumière, d'un étalement mal maîtrisé - et peu y suffit - plus que dysharmonieux pour me tirer une moue d'abord dubitative, et très vite réprobatrice.
Tout se joue sur le détail. Les détails. Et ils sont nombreux. Un tableau n'est fait que de cela : des détails. Des détails, partout. Sur toute la surface. Et tous il faut les régler. Sans renoncer jamais à en extraire le meilleur, la légitimité maximale. Sinon le tableau n'est pas "fait", comme le disait Baudelaire.
Certains tableaux se réalisent plus vite, presque naturellement. C'est rare mais lorsque c'est le cas pour moi je n'en reviens pas. Et toujours, le tableau qui suit est mauvais, tellement mauvais. Retour sur terre. J'ai la sensation d'avoir tout épuisé, de m'être épuisé dans ce qui me semble, alors, être la dernière preuve d'un talent hypothétique que, désormais, je rangerai au rayon des souvenirs. Je déteste ces périodes où l'incertitude et le dégoût de soi me reviennent en pleine face.
Après l'euphorie, la misère. Toute relative, je ne l'oublie jamais, il en est de bien plus cruelles. J'ai le ventre plein et je vis au chaud. Je me plains comme un nanti.
Mais tout de même, ce chemin, il faudra bien que j'en vienne à bout.


"Peintre, peinture ?..."

Tu sais que je n'ai jamais vraiment réussi à y répondre clairement et pourtant tu me le demandes encore : c'est quoi un peintre ?...
Est-il si important que je t'en donne une définition ? Et comment faire pour que je n'oublie rien de ce qu'il faudrait en dire ?
Par quoi commencer qui fonderait ma réflexion sur du solide - je veux dire, cette part vérifiable, tangible, sur quoi nous nous accorderions - ? Comme si, déjà, je redoutais que rien ne tienne. Comme si, déjà, je pressentais mon incapacité d'aller plus loin que ce début qui a tout l'air de vouloir se défiler.
Pour toi, je veux bien, alors que tout m'incite à n'en rien faire, tenter l'impossible, mais promets-moi ton indulgence car elle devra servir souvent.

Je laisserai parler mon désordre naturel puisque je ne sais comment commencer. Tout sera l'exact reflet de mes pensées et de mes observations. Et ne vaudra que pour moi, puisqu'aucun peintre n'est tous les peintres. Et que de plus je ne suis pas certain d'en être un.

Une première chose serait indispensable à dire : s'il y a des peintres, tous ne font pas le même " travail " - si c'en est un (je ne sache pas que ce soit si douloureux même s'il est vrai que c'est souvent inconfortable). Certains se contentent de fabriquer des images - peintes - quand d'autres font vraiment des tableaux. Ce qui est radicalement différent.
Si tous les tableaux sont des images peintes toutes les images peintes ne sont pas des tableaux.

Un tableau est bien autre chose qu'une image. Ce qu'il offre à regarder - ses couleurs, ses formes, ses textures, et ses matières aussi minces ou épaisses soient-elles - ne sont que les moyens de nous transporter ailleurs, plus loin. Derrière le tableau. Ce n'est pas tant ce qu'il figure qui importe que la manière dont le peintre l'a figuré. Un même récit peut être écrit par dix écrivains, il s'en trouvera toujours un ou deux plus convaincants. Il en va de même pour un tableau, je crois.
Ainsi c'est bien d'une représentation particulière du monde dont il s'agit. Pour l'habiter, le peintre y dépose ces effets personnels - avec ou sans conscience -, qui transforment ce monde en un autre : son monde - à part et en plus du réel. C'est à cela que nous sommes sensibles et pas à la copie banale d'une réalité physique.

Je suis un voleur. Je pille ici et là, dans les musées, les galeries, les bouquins, les écrans, mais aussi partout où se tient ma nourriture, ce dont je crois avoir besoin. Dans des visages, des silhouettes, des nuages, des champs. Ces bêtes mortes sur les chemins. Des lumières, le vent, un reflet dans une vitrine, un contre-jour sur un boulevard. Dans l'actualité. Dans les mots, les conversations chuchotées, et tout ce que tu voudras qui appartient au monde. Qui nous appartient, la vie, en somme. Car tout peut me servir.
J'ai toujours les yeux plus gros que le ventre et souvent de mes râpines je me déleste d'une grande part. Mais, comprends-moi, j'ai tellement peur de manquer que je ne peux jamais me retenir de tout rafler. C'est parfaitement déraisonnable, mais comme il ne s'agit là que de désir la raison n'a qu'y faire.
Devant certains tableaux je suis comme devant une table servie, et si mes mains ne peuvent s'en mêler, pas plus que ma bouche, tous mes autres sens sont en activité. Il ne s'agit pas que de la vue, mais de bien d'autres choses qui se parlent et dont je ne puis te dire quelle chimie les met en relation.

Il y a des choses que je sais comme je sais marcher, sans plus me souvenir où je les ai apprises. Ca vient de loin si ça n'a pas toujours été là. Peindre, pour moi, est comme marcher. Et je marche beaucoup dans les ornières, je ne vais jamais tout droit bien que je m'y essaie. Mon chemin est une errance, que j'aimerais redresser.

J'ai vu des tableaux de tous formats, des plus imposants aux plus discrets. Leur taille n'est jamais une garantie de leur qualité. Dans de larges espaces je n'ai parfois rien remarqué que du creux, quand dans des limites qu'une main pourrait tenir j'ai rencontré des univers entiers.

J'ai entendu de ces gens qui se disent peintres dire n'importe quoi, et d'autres, se croyant spectateurs éclairés, acquiescer à leurs inepties. Rencontré aussi, combien de fois hélas, de ceux-là qui s'enveloppent de cette digne et ample toge du savoir trop grande pour leur taille et leur vision rétrécie d'un art où ils n'excellaient pas. J'ai lu dans leur biographie la liste ennuyeuse de ces récompenses de pacotille que leur décernent d'improbables clowns se piquant d'une culture qui désavoue l'idée même d'esprit.

J'en ai  connu aussi des suffisants à panoplie. Se targuant d'avoir trouvé La Vérité en peinture; d'avoir créé ce mouvement nouveau - ah, la nouveauté ! maître mot à cacher la misère ! - devant qui le monde devra bien s'esbaudir.
J'en ai connu des théoriciens, des purs et durs, des Saint-Just de la brosse. Des qui savent tout sur tout, qui ne doutent jamais tant ils sont persuadés qu'un peintre qui doute ne peut raisonnablement en être un, puisque eux qui ne doutent pas en sont, des peintres. Ils ont le regard droit, sont efficaces - ils produisent beaucoup, car le nombre fait foi -; ils ne se trompent jamais, non jamais - l'expérience, le métier vous comprenez -, et l'inspiration ne leur fait jamais défaut, c'est mauvais pour le porte-monnaie. Ils te diront, parfois sans aucune précaution, que tu ne les égaleras jamais, car ils ont ce don que tu n'auras jamais. Qu'ils ont la grâce, quand tu n'es que commun.
J'en ai entendu combien parler tant et plus de leurs tableaux creux et vulgaires, leurs tableaux muets.

J'en connais des connus que cela n'empêche pas d'être bons. J'en connais des connus, que cela n'a pas rendu meilleurs, ni plus mauvais non plus.

Tu sais, parfois, quand le sommeil me joue ses tours favoris, je rôde dans l'atelier, une clope au bec, je fais les cent pas d'un bout à l'autre de la pièce ou je sors faire un tour si le temps me le permet. C'est souvent là que ça vient, l'idée d'un tableau. C'est pendant la nuit que tout se fait. Ou ne se fait pas. Ou se défait, même. Une idée chasse l'autre souvent, mais toujours une trace subsiste, quelque chose qui se dépose en moi, qui finira bien par éclore.

Je ne peins pas le monde, ou son motif. J'essaie de peindre ce que j'y vois, ce qui est bien différent. Si cela recouvre un sens quelconque.

Je ne sais pas comment faire un bon tableau. J'y vais au petit bonheur. Souvent je me trompe, et me trompe encore. Mais dans la somme de ces erreurs se tient quelque chose que je finis toujours par trouver, qui me prend quelquefois des mois. J'ai appris la patience. Et quand tout se refuse et que je perds courage, je m'occupe ailleurs. Je fais semblant de fuir, seulement semblant. Je ne suis jamais bien loin.

Si j'y pouvais quelque chose je voudrais juste que mes tableaux soient vrais. Rien d'autre. Qu'ils n'aient que faire de la beauté, qu'ils soient profonds. Que leur étendue soit infinie. Qu'ils disent la peinture. Qu'ils soient des portes. Vers ce que chacun voudra, qui serait lié à son histoire.
Je voudrais seulement être honnête. Et peindre comme je vis. Vivre comme je peins.

Si la forme de ce qui précède ne te rebute pas trop, je continuerai une autre fois, c'est promis. Dors bien, prends soin de toi. Je t'embrasse V.


"Peindre"


Je ne peins plus depuis quelques semaines. occupé ailleurs à des tâches incontournables ou que l'on me donne comme telles, et de plus en plus chronophages, mon énergie se consume en obligations qui m'éloignent de mes paysages. Ce n'est pas dramatique, loin s'en faut, mais ces périodes de jeûne pictural ont toujours ce même effet désagréable sur moi. J'ai alors le sentiment que je ne marcherai jamais sur ces sentiers que j'avais imaginés à la suite de ceux déjà foulés et déroulés sous mes pinceaux. A les délaisser trop longtemps ils finissent toujours  par se diluer dans ma mémoire. Le désir qui les portait et les inventait s'estompe et rien ne subsiste de leurs parcours entrevus. Avant même d'avoir réellement été ils se dérobent. L'empêchement génère le regret, il prend toute sa place et la demi-mesure n'y fait pas compte.
Oh certes un tableau n'est qu'un tableau et la vie ne s'y résume pas mais le temps perdu est du plaisir en moins, que je n'aurai pas savouré. Et je suis rarement rassasié.
Il m'est arrivé par le passé de rechercher cette dynamique perdue, interrompue par je ne sais quels aléas, de vouloir à nouveau m'en imprégner, mais jamais ce que je produisis alors dans ces conditions ne put me satisfaire.
Chaque fois je dus me résoudre à recouvrir le travail accompli. J'ai toujours beaucoup effacé tu sais, je n'ai jamais fait le compte de tout cela mais il est certain que plus des trois quarts de ma production tout au long de ces années ont disparu sous des recouvrements désabusés, voire parfois rageurs.
Tu n'imagines pas quelle puissance nocive peut avoir un tableau vide. A regarder ce qu'il ne contient pas le vertige toujours me prend. Ce qui est fait là et qui ne mérite que le nom d'image - qu'elle soit peinte ne suffit pas à la faire peinture, il y faut bien d'autres conditions - n'est pas seulement une erreur de plus, il s'agit d'autre chose, de plus dérangeant : d'une preuve.
Que tout ne tient qu'à un fil. Que je ne possèderai jamais pour toujours ce que je voudrais tant pouvoir définitivement capturer, qui ne peut trouver paradoxalement son existence que dans sa dérobade. Ce dont je suis conscient et qu'il m'est impossible de ne pas souhaiter, sauf à risquer le tarissement du désir par sa réalisation même.
Que, peut-être, jamais ne reviendra cette magie passagère de l'évidence trop rare du peindre. Lorsque de l'idée à la trace tout ce qui se joue semble ne pouvoir s'accomplir autrement et qu'alors je sais ce que peindre veut dire.
Que l'esprit, habité de toute l'histoire des signes et des temps, épouse enfin l'outil qui le fait matière, aussi ténue soit-elle. Et que le voile de couleur et d'eau déposé alors est la seule peau convenable qui puisse contenir ce coeur qui la fait vibrer.
Il fut un temps où trois mauvais tableaux traînèrent dans l'atelier. Il me souvient les avoir volontairement conservés en référence. A les revoir, à certains moments critiques, je retrouvais, en creux, le sens de mon travail. Des tableaux bouffons qui me rappelaient que l'échec marcherait toujours dans mon ombre. Cette ombre qui, grandissant leur silhouette, ce soir, descend comme la nuit sur mes doutes.



"Tentative d'élucidation"

Théoriser la peinture, théoriser ma peinture. Non, jamais, jamais ! Il me suffit à peine d'y songer que, déjà, l'emporte sur toutes autres urgences celle de sauter la clôture et m'enfuir à toutes jambes. Mais, après tout, je peux essayer d'en parler.

Toute tentative de théorisation s'apparente, pour moi, à la rédaction d'un mode d'emploi.

Mes tableaux finis sont toujours la somme des erreurs qui les constituent. C'est par là qu'ils sont. Comment théoriser l'erreur, puisqu'elle est le fruit de l'immaîtrisé ? M'en tenir, donc, à son apparition et ce que j'en peux faire dans l'arrangement qu'elle m'impose.

Je ne prépare jamais mon tableau. Nulle phase préparatoire n'en inaugure la réalisation, surtout pas. A me donner rendez-vous là où je saurais par avance me retrouver condamnerait tout désir; ce désir qui naît et s'entretient dans le risque d'échouer. Et j'échoue beaucoup.
C'est bien là, paradoxalement, que je sais la définition de la peinture; de la mienne plus précisément, à l'exclusion de toute autre. Chaque erreur m'oblige à la repenser, la reformuler. Mes erreurs m'apportent ce que jamais aucune de mes réussites, s'il y en eut réellement, ne m'a jamais enseigné.

Et toujours la question se pose : ce tableau-là est-il fini ?
Un tableau n'est jamais une réponse, s'il en est toujours une tentative il appert, et c'est toujours vrai, que s'il échoue à répondre il ne manque jamais d'interroger encore. En quelque sorte il ne me fait pas avancer, mais m'enfoncer. M'enfoncer dans ma propre peinture. Et c'est bien là que je veux être. Etrangement, ces hypothèses attristantes me réjouissent; à me noyer je respire. Comment le faire comprendre ?

Ma mémoire me tient lieu de carnet d'études. Les ciels que je vois, que je regarde, ceux sous et dans lesquels je marche si souvent, je ne les peins pas. Je m'en nourris et jamais ne m'en lasse. Il y a dans chaque ciel une éternité à consigner. Et dans chaque jour une éternité de ciels, comme autant de mondes possibles.
Je ne peins pas ce que je vois, je peins ce qu'il me dit, ce que j'en pense. Peu m'importe le couchant ou le lever, c'est mon être au monde qu'il me faut révéler. Et ce qui s'y édifie. Peindre qui je suis dans ce que je vois. Donner de l'air à mon intérieur. L'exposer. M'exposer.

par Martin Cadeau
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Dimanche 4 mai 2008



" Paysage n° 42, avec habitations "
par Martin Cadeau
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Mercredi 30 avril 2008

Ce midi, du côté de chez M'man qu'a toujours ses problèmes aux yeux, j'ai à nouveau croisé P'tit Louis dans sa chaise. J'exhume ces quelques lignes rédigées après notre première "r'voyure", comme il disait. L'envie m'est venue d'aller le saluer, mais je n'en ai rien fait. J'ignore pourquoi ; la prochaine fois, je le ferai.

Voilà bien deux décennies que je n'avais pas revu P'tit Louis. Le P'tit Louis de l'Ambassadeur, ce rade du quartier de la cathédrale qu'avec mes potes des Beaux-Arts nous fréquentions très régulièrement pour ne pas dire que nous y rappliquions tous les jours de la semaine, après les cours, de 18 h 30 jusqu'à ce que le père Eugène nous mette dehors d'un grand " Allez, on ferme, à demain !" que nous repoussions le plus tard possible.

P'tit Louis c'était la vedette du troquet. Il était là, lui aussi, tous les jours, dès son boulot terminé. Magasinier dans une entreprise à la périphérie de la ville, il ne manquait jamais un soir d'apéro, debout contre le zinc. P'tit Louis avait sa place, au bout du bar, et le samedi, dès 11 h, il tenait son poste. A midi et demi il partait retrouver sa femme pour déjeuner et revenait ensuite prendre son café, à sa place, avec son chien, une espèce de bâtard haut comme trois pommes, proportionné à son maître, hargneux comme pas deux - toujours comme son maître -, et tenu par une laisse qu'un boeuf même n'aurait jamais pu rompre. Il était comme ça P'tit Louis : tout dans l'excès.
A l'entendre c'était pas un chien qui l'accompagnait mais un fauve, forcément y avait danger, fallait parer à toute éventualité. Et P'tit Louis faisait toujours dans le préventif. Sauf lorsqu'en fin de journée du samedi, l'alcool aidant, il prévenait plus. Là, P'tit Louis, il fallait lui parler doucement, prendre des précautions, attendre le bon moment, éviter certains sujets. Ou renoncer, ce qui était toujours l'option la plus sûre. Sinon ça partait façon bourre-pif, pour un oui pour un non. Ou pour rien, le plus couramment.

C'est pas qu'il était méchant dans le fond, non, juste un peu soupe au lait. Très susceptible en réalité, surtout après quelques verres de digestif. Pour les habitués dont nous, pas de problème; pour les clients de passage ou les inconscients qui se la ramenaient un peu trop c'était une autre histoire. Nous, P'tit Louis nous avait à la bonne, nous étions ses " frols " comme il disait dans son argot improbable. Il faut dire que nous avions tous passé le test avec succès.
Pas compliqué le test : ça consistait à convenir avec lui que ses mollets c'était du béton et ses biceps, encore et toujours du béton. Tu acquiesçais, admirateur ; t'ajoutais un oh la vache ! en écarquillant les yeux quand, le pantalon relevé, il te montrait ses mollets, et t'avais ton passeport. Tu acceptais le café sec qu'il t'offrait, tu lui rendais la politesse en repassant commande, il y ajoutait un petit Marc de Bourgogne pour faire passer, le tout sur ton compte - à l'époque la thune se faisait rare mais surtout tu ne protestais pas - et le tour était joué : t'étais son pote. T'avais payé pour ça. Un peu plus que lui, mais bon, tu chipotais pas, c'était une histoire d'hommes il te disait.

Son obsession au Louis c'était de tout mettre au carré, tout, absolument tout ce qui ne lui plaisait pas. Une tronche pas à son goût, un mot de travers, une idée saugrenue - d'intellectuel, forcément - : au carré, et sans discuter. Y'avait pas à tortiller. Point barre. Pour bien te faire comprendre, il frappait de son poing le bois du bar, du bout des phalanges. Là où ça fait mal - je sais, j'ai essayé -, pour bien te montrer que lui, la douleur, c'était pour les lopettes.
Du carré, P'tit Louis avait tout, lui-même. Aussi large que haut, des mâchoires à angle droit, des épaules de déménageur, et des comportements pas en rondeur du tout. La nature lui avait refilé la panoplie complète de la brute accomplie avec, en prime, un regard d'un bleu glacial redoutable. Et redouté de tous. L'ensemble était une parfaite réussite du genre, personne ne le contestait.
Du côté du cerveau, là, par contre, la nature avait un peu bâclé son boulot. Comment dire : emportée par son élan elle avait décidé que P'tit Louis serait tout muscle, et rien que ça. Nous avions tous un cerveau, P'tit Louis pas, chez lui c'était un muscle, pas cette masse spongieuse normalement destinée à produire de la pensée dans le meilleur des cas, ou quelque chose qui y ressemble de plus ou moins près. Chez P'tit Louis, non. Son cerveau était son biceps en plus. P'tit Louis ne pensait pas, d'ailleurs lorsqu'il avait mal à la tête ce n'était pas la migraine mais des courbatures.
P'tit Louis, l'Ambassadeur, c'était son fief. Eugène, le patron, c'était comme son papa, et Elvire, la patronne : une sainte. P'tit Louis n'aimait pas les clients épisodiques qui ne se donnaient même pas la peine de saluer les propriétaires de l'endroit, ça l'agaçait grave, vraiment. Son regard fixait l'intrus et ne le quittait pas pendant quelques minutes durant lesquelles il valait mieux que la cible désignée soit d'une discrétion frisant la transparence absolue. Un coup d'oeil, un geste, un mot - le tout, soi-disant de travers -, auraient alors suffi à déclencher ces hostilités auxquelles prenait régulièrement part la clientèle désireuse de calmer le jeu et, en tout premier lieu, de contenir notre sauvage compagnon. Je me souviens que quatre hommes déterminés y suffisaient à peine et que ces épisodes nous laissaient tous exténués.
Comme il était content, le bougre, lorsque la tempête passée, il remerciait chacun de s'être occupé de lui, de l'avoir empêché de faire une nouvelle connerie ! Comme il nous était reconnaissant de la considération que nous lui portions ! Ca fait du bien de se sentir entouré, il disait. Je me demande encore si parfois il ne montait pas tout ce tintouin juste pour se sentir aimé le P'tit Louis.
La vie semble lui avoir joué un sale tour. Dans sa chaise roulante, c'est un monde renversé. J'ignore ce qui lui est arrivé, je me souviens seulement qu'il y a longtemps c'est lui qui roulait des mécaniques.
par Martin Cadeau
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Vendredi 25 avril 2008

Nulle envie de m'étendre une nouvelle fois sur l'homme dont le nom sonne comme le glas de toutes les espérances.
Dire seulement l'état de sidération dans lequel nombre d'entre nous se trouvent, et dont nous devrions nous défaire au plus vite avant qu'il ne soit trop tard. Et peut-être l'est-il déjà !

Dans ce théâtre élyséen où le kitsch le disputait au mauvais goût le plus sûr, un comédien joua son rôle devant un parterre de faire-valoir rendus à la cause générale du spectacle.
Cause entendue et jamais bousculée. A quoi servent ces journalistes-là dont aucun ne protesta contre les mensonges, les contre-vérités et les allégations impunément proférés par l'hypocrite ayant titre de notre président ? A ce point de soumission volontaire, et j'y inclus la mienne et la nôtre, pour partie, dans cette lâcheté ordinaire dont nous faisons preuve par obligation - mais pas seulement -, que nous reste-t-il de mieux à faire qui serait digne de notre idée réellement démocratique ?
L'hébétude est désormais quasi-généralisée. Bientôt, très bientôt, elle paraîtra doxa; alors nous aurons perdu tout ce qui aurait dû et pu faire de nous des citoyens rayonnants. En lieu et place de lumière nous poursuivrons notre chemin dans l'ombre de nous-mêmes; et cette dernière, seule, est la plus profonde de toutes les ombres, car aucun gouffre ne sera jamais aussi noir et désespérant que celui où nous nous précipiterons dans notre propre vide intérieur.

Je ne détiens aucune vérité, et peut-être me trompé-je. Je ne fais part, ici, que de ce mortifère sentiment qui m'étreint et fait naître une peur diffuse que je ne crois pas irraisonnée.

De quoi Sarkozy est-il le non ? : de tout ce à quoi nous devrions aspirer...
par Martin Cadeau communauté : Résistance 2007
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Lundi 21 avril 2008


Non, le silence et l'absence ne sont pas le vide. Vous êtes toujours là où je suis, nulle part et partout, la nuit et le jour, dans chaque battement du monde. Et rien d'autre ne compte, il n'y a ni distance ni perte. Il n'y a que vous dans cette évidence absolue. Par-delà tout ce qui a été vécu, par-delà les tourments et le tumulte permanent d'une persistante souffrance, l'errance fut un chemin comme un autre et je n'en ai nul regret, puisqu'il devait me mener devant vous. Dans l'éternité de la nuit, parfois, une lueur apparaît. Et sa lumière est si parfaite qu'elle semble une illusion supplémentaire. Pourtant je l'ai vue. Je la vois. Elle existe incomparablement, comme existe la Vie, car elle n'est rien d'autre que son principe même, qui la fait Vérité.
J'ai parlé longtemps dans tous les déserts, du plus froid au plus brûlant, arpenté tous les sols sans y trouver mon pas; goûté tous les plaisirs, trop souvent sans joie; attisé tous ces désirs dénués d'envie; inventé des mondes et des êtres parfaits; j'ai tout créé à l'aune de ma démesure. Je me suis fait meilleur que je n'étais, plus beau, plus doux, plus vrai, jusqu'à presque m'y perdre, et pourtant...

Comment vous dire cette tristesse jamais vaincue, cette envie de vivre encore et encore contre la mélancolie dévorante; comment vous dire mon désir insatiable d'être un rêveur sur la Terre. Je n'ai d'autre richesse que mon amour à donner, sans compter, sans trêve ni repos. Je n'ai d'autre richesse que mes mots, mes murmures au creux du cou, mes caresses et mon sourire. Je ne sais rien qui vaille vraiment mais je n'ai plus peur de rien. Je veux tout connaître, je veux toucher ce qui brûle, je veux l'impossible, l'inaccessible. Me présenter à tous les mondes possibles, tendre mes mains à ce qui s'est pourtant toujours dérobé. Je veux être là où un jour, peut-être, ce qui ne sera pas le hasard aura poussé sur mon chemin qui j'aurais toujours attendu.
Ne vous offusquez pas de cette inconcordance des temps, si j'y ai recours c'est qu'encore je ne mesure pas ce que je sais tellement et dont tout mon être est marqué.

Que m'avez-vous donné qui ne soit pas en chacune de ses parts le plus pur de toute création ? Quel autre merci à vous adresser que ces larmes incoercibles que de vains mots ne sauraient jamais égaler. Et chacune d'elles refléte votre écho, la soie de votre regard, la tendresse trop humaine de votre sourire.
Qui êtes-vous pour avoir tant compris qui je suis ? D'où tenez-vous ce pouvoir de faire d'un grain de sable un univers entier ? Quelle magie gouvernez-vous dont les charmes ont emporté toutes les désolations, toutes les meurtrissures dont le peuple des hommes m'avait couvert ?
Savez-vous combien je n'ai jamais souffert de ne souffrir plus dans ce cercle où vous me recevez ? Et comme, là, je suis à ma place. Comme, là, j'y suis au monde, enfin. Par Vous, pour Vous. Et que chaque chose qui vibre résonne en moi comme une signature de la vie, certifiant la mienne enfin réalisée.
Je ne suis qu'un passant, qui veut vous regarder encore. Vous seule comprendrez cela : vous ne vous éloignerez jamais plus, puisqu'aussi loin que vous marcherez le lieu où vous serez sera ce paysage dans mon regard. Rien n'y pourra jamais être contraire, je suis le maître de mes songes, et c'est par eux que vous vivrez dans la réalité de cet impossible que j'embrasse. Contre l'obscur se tiendra votre lumière désormais, et contre toute fin.


J'ai au creux de mes mains toutes vos contrées, encore. Et dans ma mémoire, les géométries volontaires ne nos étreintes, les lacis de nos osmoses, l'alchimie naturelle de nos élans. A vous parcourir j'ai connu l'inconnaissable, l'exacte vérité des sens où ce qui se joue jouit de sa redécouverte permanente. Où chaque caresse est un jour qui se lève dans la promesse de son bienfait. Où chaque regard redit toute l'histoire renouvelée de son objet. Où chaque mot est une invitation à tous les voyages, où chaque rupture du silence satisfait toutes les espérances tenues secrètes, comblées bien au-delà de l'attendu.
Et de ce désir impérieux et tranquille, rassasié de ces innocentes et enivrantes gourmandises; du vertige magistral de notre perte commune, je me souviens aussi.

Qu'importe l'indélicatesse des contingences, les sarcasmes de la géographie et tous les éloignements imaginables, le sort aura beau faire rien ne sera plus jamais l'exil.

Je veux juste rêver sur la Terre avec Vous, emporté par ce seul élan possible, que quiconque ne pourra jamais nommer. Saurez-vous combien je Vous chéris de tout mon être et comme mon amour, par votre grâce, est le plus pur de ce qui me fait exister.

Que l'on ne me réveille plus, jamais. Jamais...
par Martin Cadeau
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