Dimanche 6 avril 2008

"La démocratie est une technique qui nous garantit de ne pas être mieux gouvernés que nous ne le méritons."
George Bernard Shaw

Je n’accuse pas l’outil qui me blesse mais celui qui en a fait une arme contre moi. Et tout peut servir à cette fin, même ce qui fut conçu pour un usage contraire. Ce n’est pas la démocratie qu’il faut honnir mais son simulacre et l’usage que d’aucuns en font à leur profit. Savamment détournée par des gens de peu d’honneur, notre simili-démocratie, elle, ne produit que l’amertume dont nous connaissons tous - beaucoup d'entre nous en tout cas - le goût.

A qui revient la responsabilité de sa malfaisance ? A ceux-là seuls qui n’agissent que pour leur caste réduite – les bourreaux - ?, ou en bonne partie également à ceux d’entre nous – le nombre de victimes est sans commune mesure avec celui des bourreaux - qui en subissent les méfaits sans manifester plus d'intolérance à leur nocivité avérée ?
Un système ne peut fonctionner que si toutes les parties qui le composent collaborent pour atteindre un objectif commun – aussi flou soit ce dernier pour les uns, qu’il est clair pour d’autres, intéressés matériellement à sa réalisation.
Les manipulateurs n’actionnent-ils pas une mécanique dont les manipulés sont les rouages essentiels, et finalement consentants, dans la conscientisation même de leur douloureuse et paradoxale soumission volontaire ?!
La secte néolibérale mondiale – il ne s’agit de personne d’autre, soyons clairs - n’agit pas sur d’autres leviers que ceux utilisés de tout temps par toutes les ploutocraties ou dictatures, masquées ou non, de toutes obédiences. N’accusons pas un système – la démocratie vraie – dont on ne peut mesurer l’impact négatif puisque nulle part ni jamais il ne fut réalisé. Et puisque nous n’avons encore réussi à l’imposer, luttons pour son avènement. Nous pourrons alors constater ses effets et en juger par la preuve.
La tentation est forte de tout balancer avec l’eau du bain, je n’en disconviens pas, mais au-delà de cette réaction compréhensible, nous ne pourrons faire l’économie de sa substitution progressive par un modèle moins inique – la démocratie vraie - dont nous aurons à redouter des imperfections, encore insoupçonnées, générées par sa friction avec le réel. Sa pratique seule nous renseignera sur ses défaillances, probablement assez semblables à celles déjà vérifiées dans la pratique de son ersatz.
Sous l’emprise du « marché », nos imaginaires se sont dévoyés : l’Autre est définitivement hors de moi et « Nous » n’est plus qu’un fantasme archaïque à destination d’hurluberlus folkloriques et déconnectés du réel, dit une certaine rumeur.
Tant que “l’altérité” équivaudra au “danger” nous ne construirons rien de viable. L’édification d’un projet lumineux suppose que ses promoteurs s’extirpent d’abord des ténèbres. L’éducation, l’instruction et la conscientisation de nos équivalences humaines en sont les prémices non moins que les fondations incontournables. Je n’ai pas, moi seul, la solution pour en faire le credo universel.
Je hasarderai en outre qu’un mode sédentaire d’habitation de l'ici-bas favorise essentiellement un imaginaire de la soumission. La déambulation et le nomadisme, dans la poésie et la disponibilité – création et invention ne sont-elles pas liées naturellement à la marche ? - qu’ils nous offriraient, nous autoriseraient sans doute à penser autrement et à modifier nos habitus. Mais tout n’est-il pas conçu pour empêcher notre marche, ou nous donner l’illusion de sa réalité sur des sentiers parfaitement balisés ? "L’aventure” ne se limite-t-elle pas à notre promenade dans la cour de notre prison - même joliment décorée, cas fréquent -, le plus souvent ?
J’en termine en affirmant que nous avons, nous citoyens, à inventer le mode d’emploi de ce qu’on nous donne pour le moins pire des systèmes, et à en refuser radicalement le digest prémâché.

La démocratie n’est pas un vain mot, ni un concept vide. Elle contient des outils dont nous avons à apprendre le maniement. Encore vierge nous avons à la faire éclore. Et l’affaire ne concerne pas seulement les élus mais chacun d’entre nous dans des structures participatives où des consultations régulières doivent être menées sur tous sujets, après formation et information des citoyens, alors en mesure d’émettre des critiques avisées, chacun à son niveau d’implication. Une vigilance de tous les instants empêcherait toute tentative de confiscation des décisions au profit de sous-groupes indélicats.
La démocratie est toujours dans son oeuf. Sa nature devrait en être constamment redéfinie, puisque adaptable et en mouvement perpétuel. Comme tout organisme vivant.  Son avatar, lui, est une ignominie avérée. 

Cette réflexion vous semblera bien légère en regard de ce qu’elle survole, je vous le concède. Vous aurez compris qu’à travers ces vagues idées je ne prétends à aucune exhaustivité, la question ne pouvant se régler aussi vite.

G. B. Shaw se trompe : la démocratie vraie ne pourrait produire ce que sa forme maligne a engendré, et qui est notre présent. Nous l'excuserons, puisqu'il n'avait pas lu Debord.

Quant à moi, l'anarchie aurait, de très loin, ma préférence. Sur un mode reclusien, par exemple.

par Martin Cadeau communauté : Résistance 2007
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Mercredi 2 avril 2008


X. et M. sont passés il y a deux jours en rentrant du sud. Juste un bonjour, comme ça. Ils sont restés dîner. Un peu à court de munitions je leur ai fait des tagliatelles au poisson avec une crème au curry et quelques herbes du jardin.
Ils ont tenu à voir mes dernières toiles de paysages de cette série dont ils connaissent déjà les débuts. S'il s'était agi de quelqu'un d'autre qu'eux j'aurais refusé de montrer quoi que ce soit tant il me semble que mes dernières productions ne sont pas à la mesure de mes espérances. Mais sachant que M. lui-même se retrouve parfois dans les mêmes affres que moi depuis quelques temps, et que nos tourments sont, je le crois, communs à tous les peintres, je me suis volontiers plié à son souhait. Je savais que son regard et son analyse seraient bienvenus et qu'ils m'aideraient à mieux comprendre où j'en suis sur mon chemin de peinture.
M. est un garçon précieux dont la sensibilité et la sagacité ne sont jamais prises en défaut. L'acuité de sa perception m'a toujours été fort utile pour avancer ou, au moins, retrouver mon vrai pas dans ces récurrents moments de doute.
Il m'a gentiment prié de lui montrer l'ensemble des toiles, que nous avons posées à même le sol, bout à bout, et sur cinq rangées. Je ne l'avais jamais fait moi-même. Par paresse ? Ou pour d'autres raisons dont je ne tiens pas à connaître la nature par peur de trop en être conscient, peut-être. Peu importe pour l'heure, bien qu'il faudra, un jour ou l'autre, que j'y réfléchisse vraiment.
Il a pris un verre et une cigarette. Puis, après quelques secondes, m'a demandé de réorganiser la disposition des tableaux, m'indiquant que tel ou tel, entrant en résonance avec celui-ci ou celui-là, aurait mieux sa place à cet endroit plutôt que cet autre.
Après un nouveau silence, et un second verre, il s'est mis à parler comme il sait si bien le faire. Je connais ses capacités depuis longtemps, mais toujours il me surprendra par sa finesse. Encore une fois, il a fait pour moi ce dont je suis incapable lorsque, m'activant à peindre et à ne plus faire que cela, je perds cette distance qui serait si nécessaire à mon discernement. Nous avons longtemps parlé; X. nous a laissés, vaincue par la fatigue, puis, beaucoup plus tard, j'ai ramené M. chez lui, à trois pas de là.
Il était trois heures, la nuit était belle. Avant de rentrer j'ai fait quelques pas sur le sentier jusqu'au débouché du bois de Malevent. La nuit et la forêt, toujours, m'apaisent. J'ai levé les yeux vers les étoiles comme on plonge le nez dans le paquet de café ouvert dans l'instant. J'ai pointé ma truffe au vent. Oui, les étoiles aussi ont un parfum. Et rien n'est plus faux de croire qu'on ne peut les toucher. Il suffit seulement de tendre la main.
Quand j'ai remonté le drap sur moi je souriais; à quoi, je n'en sais rien. Plutôt à qui; là, oui, je sais.
Certains êtres sont comme ça,
avec eux tout est simple; ils sont là, ils vous parlent, ils vous éclairent. Et lorsque vous leur dites merci, ils s'en étonnent.
par Martin Cadeau
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Jeudi 27 mars 2008


Se tirer. Mettre les bouts. Se tailler, et en vitesse. Foutre le camp, sans délai. Se sortir de la nasse. Pour respirer. Respirer enfin. S'en mettre plein les poumons. Lâcher son regard jusqu'à l'infini. Oublier les murs, l'espace pris dans les angles, les parcours balisés, obligés. La répétition infernale des jours; copiés, recopiés, comme une punition sans fin. Les jours reproduits, jusqu'à perpétuité, dans la monotonie mortifère de l'ennui éternel.
Le petit K. n'en peut plus. Il est là, mais ailleurs surtout. D'abord ailleurs, toujours ailleurs. L'ailleurs est son là à lui. Son corps est présent, les fesses sur son tabouret, les coudes sur la table; les genoux sous la table, trépignant sans cesse, s'agaçant de ce trop d'immobilité. Il se consume à petit feu. Pour tromper l'ennui, il se mange, s'autoconsomme. Il se dévore pour éviter de se perdre, se ronge pour se sentir exister. Les ongles de ses doigts en portent témoignage. Sa peau est souvent sale, ses cheveux toujours en bataille, ses pantalons sont tellement larges qu'il s'y prend régulièrement les pieds. Il a une bouille de môme triste mais souriant - de dépit. Puisqu'il faut bien sourire, puisque, autour, on lui dit que tout ne va pas si mal, qu'il faut faire bonne mine. Que l'avenir se prépare maintenant. L'avenir, son avenir ? C'est le présent qui l'intéresse, lui. L'avenir, il verra. Si ça vaut le coup. Ca sera sûrement pas facile, il le sait. Il le sent.
Le bonheur, il a envie que ce soit pour maintenant, parce que pour plus tard y'a rien de sûr. Les parents au chômage, les cinq frangins et frangines; pas vraiment la misère totale mais la misère quand même. Alors ce qu'il pourrait bien faire  quand il sera grand... c'est loin encore, et il faudrait que ce soit possible. Mais pour l'heure, c'est mal barré, les projets ambitieux c'est pas la tradition dans la famille. Rien n'est impossible, il sait, il sait. Mais là y'a carrément du boulot, quand même. A la maison la thune se fait rare, et quand elle arrive elle repart aussi sec dans l'alcool. Alors économiser pour les études ?!... Vaut mieux picoler tout de suite, ça c'est du concret !

- Heu non, enfin oui, si... oui, je sais ce que je veux faire. Je veux faire architecte... pour faire des cabanes, mais en bois les cabanes. Dans la forêt à coté de chez moi, j'en ai construit une dans le grand frêne qu'est près de l'ancienne carrière... y'a une échelle et tout... des fois, l'été, on y reste tard avec Damien... pis une fois aussi, pis une fois, j'ai...
Je l'écouterais pendant des heures raconter sa vie, sa vraie vie de môme, de petit animal sensible et humain. Sa bouille est ronde, pleine et tendue comme un fruit prêt à croquer. Si je n'intervenais pas il passerait le plus clair de son temps à rêvasser par les fenêtres de la salle de cours... alors j'interviens pas, enfin pas trop. Je lui fous la paix, autant que je peux, je lui demande de me fournir le minimum. Le jour où, pour la première fois, il a compris que je n'étais pas son ennemi, son travail s'est nettement amélioré. Pas de quoi se la jouer, vu qu'il était parfaitement conscient de partir de presque rien, mais j'ai apprécié.
Je le surnote un peu, comme les autres dans son cas. Le système veut des comptes, je lui en rends. A ma manière. Après tout on me demande d'évaluer des dessins (entre bien d'autres choses), alors pourquoi pas des desseins ?
Tout est dans tout, non ?! Le pensiero, le modelo, même histoire. J'évalue le meilleur, sa part de lumière, sa singularité, la richesse de son univers, sa perméabilité à la poésie terrible du monde, ses histoires à dormir debout-de-ficelle-de-cheval-de... son inépuisable envie de vivre sa vie. Sa capacité radicale à faire de rien tout ce qui lui est utile à changer le linceul des jours en une voile debout, pointée vers le large horizon de tous ses mondes à lui. Il est toujours à la bourre. Son travail est rarement fini, la fin il ne la dessine pas, il vient me la raconter. Il suffit juste de le lancer un peu pour que les mots dévalent la pente de son imaginaire. Et là, c'est l'avalanche assurée; impossible d'y résister !

Les choses, c'est dans sa tête qu'elles existent, pas sur le papier. Trop plat le papier, pas assez d'espace. Trop sage. Il lui faut des plaines, des steppes, des vallées majestueuses, des torrents magnifiques où s'accrochent des arcs-en-ciel; des déserts brûlants, des forêts profondes où vivent Ceux-qu'on-a-jamais-vus - j'vous jure m'sieur !
Des monstres plus monstrueux encore, des hydres à cent têtes, des tortues comme des collines. Des océans sans rivages, des îles comme des continents mais où on est toujours près de la mer quand même.
Pour aller là-bas, il a commencé à fabriquer une machine volante qui ne vole pas encore mais bientôt; il lui faut juste une hélice d'un mètre cinquante-deux de rayon, précisément, parce que... parce que...
Alors forcément les fenêtres c'est son truc.

par Martin Cadeau
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Mardi 25 mars 2008



Histoire de se refaire un peu la cerise, qu'il a morne ces temps-ci, notre bien-aimé président tente de retrouver un peu de crédibilité en frappant de son petit poing rageur sur la table des droits de l'homme, intimant à la Chine de se retenir un peu, tout de même, ah mais !
Le ridicule ne tue pas, la preuve, sinon il faudrait déjà penser à organiser des obsèques nationales.
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En Chine, ce pays en passe d'accéder à la modernité, c'est comme ça, tu l'ouvres un peu, juste pour dire que tu n'es pas d'accord avec la manière, hop, t'en prends pour cinq piges en tôle ! Et encore , en ce moment t'as de la chance, parce que sinon, en temps normal, c'est le camp de travail pour le double.
Ce manifestant emprisonné pour ses protestations devrait en remercier notre président du CIO à nous, Henri Sérandour qui, interrogé ce matin à la radio s'est ramassé comme une crêpe dans son numéro d'équilibriste hypocrite et veule en bafouillant de pauvrettes réponses sur la  question de la participation nationale à ces jeux du cirque modernes. Il paraîtrait qu'on tiendrait compte de nos menaces, enfin plutôt de nos suggestions menaçantes. Un petit peu menaçantes mais pas trop. De nos suggestions, en fait. C'est quoi le mot pour encore plus mou ?
Pas facile le matin d'articuler au saut du lit, si en plus t'as un petit peu de conscience l'exercice confine à l'auto-combustion ravageuse. Il a tout loupé le monsieur, pas de détail. C'est difficile la compèt avec la réalité, elle te rattrape toujours.

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Boycott ou pas boycott ? Comme si la question n'était pas déjà tranchée !
Bien sûr qu'ils iront nos musculeux du mollet, nos créatinés du triceps, nos abdominables hommes des stades. Bien sûr qu'ils iront dans l'arène nos pectorés gladiateurs, tous !
Pourquoi rateraient-ils cette occasion unique de se faire mousser le curriculum, pourquoi ? Quelle cause plus grande que la leur vaudrait plus que ce rendez-vous essentiel avec la possibilité de la gloire ?
Ah le sport, cette plus belle conquête de l'homme ! Ah le sport et ses valeurs universelles de solidarité et de fraternité en veux-tu en voilà !
Versons une larme, ces héros sont des modèles. Et notre président, n'est-il pas de ce même bois, de cette même noble essence dont on fait des pipeaux ?

Ne nous lassons pas d'admirer ces belles têtes de vainqueurs ! France, Terre d'asile pour tous les miséreux, les parias, Mère miséricordieuse de toutes les victimes. Oui le podium sera pour toi, Lumière de l'humanisme !
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Et tout ça pour quoi ?! Un panier de breloques de pacotille, une fiesta de quinze jours aux frais de la princesse, quelques minutes d'auto-promotion sur les écrans du monde pour les uns, et de juteux contrats pour les autres. Et encore, rien n'est moins sûr ! Nul doute qu'en coulisses les négociations vont bon train entre partenaires de business.
- Je te signe ça mais tu la ramènes pas sur ce qui fâche sinon c'est avec ton concurrent que je traite, ok ?
- Euh, oui, bien sûr Mr. Tchang, pensez donc !
- Très bien. Une dernière chose Durand, votre mère est à vendre ?
- Maaa... ma mère à moi ?... mais euh...
- Oui, votre mère. Je vous l'achète.
- Mais mais... mmm... vous ne pouvez pas !
- Si. Je peux. Avec un zéro en plus, là, ça va ?
- Ah oui quand même, c'est une somme ! Bon... ben... oui alors.
- Bien, vous me la livrez au plus vite, salut Durand ! J'oubliais, l'expédition est pour vous, évidemment.
- Pas de problème Mr. Tchang, à ce prix-là c'est franco de porc.
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J'exhume ci-dessous - clin d'oeil à Clarinesse - ces quelques réflexions anciennes sur les héros.



On a les héros qu'on peut. Et l'époque est à l'économie. En tout.

Etre le héros d'un jour est de portée commune. Le hasard produit parfois des conjonctures étonnantes. Pour peu que vous y soyez mêlé, encore par un effet du hasard, il vous faut bien agir sur ce qui vous arrive. Agissant donc, et de quelque manière que ce soit, raisonnée ou à la diable ou encore en subissant ce qui se joue dont vous êtes vous-même le jouet, et qui est encore une manière d'agir, vos actions ont un résultat. Où encore et toujours le hasard dit son mot. Ainsi, qu'à l'issue de l'épreuve vous sortiez vivant, mort à demi ou totalement, le seul fait d'avoir été et participé à ça vous pare d'un prestige dont les foules raffolent.
Les tabloïds réputés feront leurs choux gras de vos abattis ou de vos restes et instruisant votre légende vous décerneront le titre de héros. L'éternité sera pour vous. Quelques heures. Quelques jours peut-être.

Mais le hasard n'est pas toujours votre agent. Dans ce cas, pour devenir héros, il vous faudra le vouloir et en faire une occupation à plein temps.

D'aucuns font leur métier de devenir héros, et s'ils n'y laissent leur vie, ce qu'ils avaient de mieux en eux, et à dessein. Ils sont sportifs, tripoteurs de baballes de toutes tailles, lanceurs d'objets inutiles et dangereux ou encore coureurs après du vent, après un temps perdu qu'ils ne rattraperont jamais. Ou artistes, affirment-ils à la manière de ceux qui le sont le moins. Tous ceux-là n'envisageant jamais le statut héroïque autrement qu'en instrument de leur hypothétique richesse à venir oeuvreront par médias interposés. Ces derniers se nourrissant sur le dos de bêtes qu'ils contribuent à donner pour exemplaires et vertueuses lors même qu'icelles dédaignent, car la chose n'est pas rentable, les qualités de bravoure, de panache, de désintéressement et d'universalité posturale, propres aux vrais héros de nos songes et des contes de l'enfance. Mais les médias n'en ont cure et cette sorte de héros-là non plus. Ils n'agissent pas pour les autres mais pour eux. Uniquement.
Héros n'est pas un métier facile. Goulûment consommés par les médias boulimiques, les héros se consument aussi vite. Toute place vacante est sitôt regarnie comme une volaille plumée qu'on farcit. Nos héros modernes sont aptères et sans envergure, donc légion. On puise dans le cheptel préparé à cet effet. Quiconque d'un peu orgueilleux et narcissique fait l'affaire et le vice peut dérouler son cercle à l'infini.

Les héros élevés en batterie aspirent à leur mise en lumière. Ne négligeant pas l'espoir compatible de se faire aussi des couilles en or. Oubliant très vite les premières pour récolter le second. Mais il faut bien paraître et en avoir. Les prothèses sont un marché juteux. La technologie a fait d'immenses progrès, on dirait des vraies.

Notre monde ne manque pas de miséreux  ni d'opprimés en tous genres, écrasés sous le joug polymorphe et bienséant de dictatures validées par des lois malfaisantes que des scélérats officiels - des héros aussi - ont promulguées. Las, ce ferment de révolte n'accouche que de plus en plus rarement de figures tutélaires et réellement héroïques portées au devant par les médias qui n'aiment que les petits héros. Pas les vrais. Puisqu'ils diront la vérité et qu'elle leur sera néfaste. Les médias n'adoubent que les faux. Qui grouillent vulgairement. Et qui diront avec conviction les textes appris par coeur en coulisses, sous les applaudisements programmés.

Il y a fort heureusement des héros véritables. Par eux le monde est encore supportable. Leur lutte est vaillante, difficile, longue, exténuante. Vitale. Mais passée sous silence. Ou presque. A peine leur accorde-t-on parfois, en mesure comptée, le droit de dire l'injustice. Ce n'est jamais sans  présenter leur parole comme sujette à caution et pour tout dire condamnable. Puisque minoritaire et tellement pas sexy. En toute éthique démocratique on leur octroie deux minutes et l'on dit qu'on a traité le problème. Qu'ils ont bien tort de voir tout en noir. Qu'ils devraient revenir à la raison commune. Celle du plus fort.

par Martin Cadeau communauté : PARLONS FRANCHEMENT
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Vendredi 21 mars 2008

Le ciel est uniformément gris. Il pleut de fines goutelettes que le vent pousse à l'oblique. Les yeuses se balancent, les pâquerettes se recroquevillent en attendant l'éclaircie. La maison est silencieuse, et vide de Mina disparue. Je la revois allongée de tout son long sur son radiateur, un oeil sur la cour et l'autre sur la pièce où les souris inconséquentes avaient la si mauvaise idée de s'aventurer.

Il pleut dehors, et dedans. Dans mon petit intérieur, où une inévitable et tranquille mélancolie me ramène là où je ne redoute plus de me trouver. Je pense à toi qui me fit tant de mal, à ton insatiable et naturelle cruauté, à tes éternelles voltes-faces. Je pense à toi - dont la majuscule inaugurale n'est plus nécessaire - comme on pense à un autre temps, un autre pays, à une autre vie. Je n'ai ni regret ni amertume, et ce qui fut vécu devait se vivre comme il fut vécu. Ce serait à refaire je le referais, et ma souffrance et mes tourments seraient égaux, et qu'importe. Vivre n'est pas que sourire, j'ai toujours tout pris, le meilleur et le moins bon, puisque tout est don. Et que je dis merci, toujours, à ce qu'on m'offre.

Il pleut, Kathleen chante Mahler. La pluie, plus dense maintenant, crépite sur les carreaux et les ardoises. Je me souviens de tes couleurs, du soyeux de ta peau que ma bouche parcourait. Combien de tendres mots y ai-je laissés au creux de tes sombres vallons, combien de promesses absolues, combien de serments désormais dissous, combien de chansons douces et sauvages murmurées à ta rose pâle où tu m'attendais tout au fond, pour y oublier le monde ?

Rien ne s'efface, rien ne disparaît, tout s'apaise. Je t'ai revue hier, dans la foule, nous nous sommes croisés. Tu marchais comme toujours, soucieuse et pressée, sous tes cheveux noirs. Tu m'as presque frôlé. Je t'ai regardée passer ton chemin, comme passe une étrangère. J'aurais pu me signaler, mais non, l'envie ne m'en est pas venue. C'était toi sans toi. Une autre à ton image, pas Mon Amour. Mon coeur n'a pas battu plus vite, comme il battit trop fort et si souvent à ta croisée inattendue. J'ai souri.
Je t'ai aimée comme je ne peux qu'aimer, à la folie. Mais c'est fini, si je m'en doutais depuis quelques temps, aujourd'hui je le sais. C'est fini, enfin. Le temps a emporté ma douleur, les nuages qui passent servent à ça. Sur mes chemins de nuit je ne marche plus avec toi. Je marche, c'est tout, et c'est bien.
Il pleut, la maison est silencieuse, mon imagination fait trotter une souris le long des bouquins. Le café fume dans sa tasse, j'allume ma première clope. Je t'ai aimée, je ne t'aime plus. Je suis au monde, merci la vie.
Bonjour à qui en voudra...
par Martin Cadeau
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Mardi 18 mars 2008

Nous, vivants, ne savons rien sur la mort. Quelqu'un, jamais, en est-il revenu ? Tout ce qu'on a pu en dire ou écrire a-t-il un sens vérifié ?
Nous savons seulement qu'elle est disparition, ce qui ne vaut pas néant. Mme Sébire, comme tout le monde, le sait aussi.
Elle réclame une fin digne et douce, entourée de ses proches, de ceux qu'elle aime; par trop de souffrance. En cela elle honore la vie, sa vie, et surmonte sa mort annoncée.
Nous savons dans certains cas atténuer la douleur, mais pour elle c'est impossible. Aussi voudrait-elle partir, au moment choisi, et entourée de l'amour des siens, avant que la maladie ne l'emporte quand bon lui semblera.
Ce faisant elle dessine son départ pour le dernier voyage, elle le prépare comme on fait ses valises, et le pare de ce rituel où ceux que l'on quitte vous embrassent encore et encore, vous regardent au fond des yeux, vous disent l'amour qu'ils vous ont toujours porté, qu'ils ne vous oublieront jamais et que cette dernière image que vous leur laisserez sera pour toujours la plus belle car, aussi triste que chacun puisse être de cette séparation, chacun se souviendra combien ce qui fut vécu réellement le sera encore dans la réalité de la mémoire. Ces derniers sourires embués de larmes retenues sur le quai, ces mains se balançant dans l'air, ces silhouettes disparaissant dans la distance. Tout cet amour-là a besoin de beauté - et cette beauté-là n'est pas l'esthétique de Mme Boutin.
La beauté est dans le choix, cette forme de liberté, et tout choix ressortit à la vie. La mort, elle, ne vous donne jamais le choix. Mme Sébire ne veut pas mourir mais partir en voyage. Du côté de la vie, jusqu'au bout.
Quelle plus belle et profonde définition de la liberté pourrions-nous jamais concevoir ?
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Pourquoi ne pas accéder à sa demande ? De quel droit Mme Boutin, enkystée dans ses dogmes religieux, condamnerait-elle dans une posture doloriste le point de vue d'un être lucide souhaitant abréger son enfer ? Ne sommes-nous pas d'abord un pays laïc où les croyances individuelles de l'ordre dont on parle n'ont en aucun cas à s'immiscer dans les affaires publiques ?
Si scandale il y a il est le fait de ce ministre qui, plutôt que de faire preuve de réflexion et d'humanisme s'offusque dans un confondant et condamnable égoïsme que son credo personnel ne vaille pas pour tous. Sa déclaration dit bien sa profondeur d'analyse : "scandalisée qu'on puisse envisager de donner la mort à cette femme parce qu'elle souffre et qu'elle est difforme". En substance pour Mme Boutin, si je comprends bien, l'argument esthétique aurait sa part dans la décision de Mme Sébire, quelle empathie, quelle finesse, quelle sagacité pour un ministre !
Qu'elle range dans son armoire moisie d'inepties grotesques ce qui n'aurait jamais dû en sortir. Et qu'elle la ferme.
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D'autres encore, probablement aussi sûrs de leur fait et de même sensibilité que Mme Boutin, s'en référeraient au prix de la vie, la belle affaire ! Je ne sache pas que Mme Boutin, partie prenante du pouvoir actuel, ait jamais prouvé avec ses équipiers qu'ils accordaient la moindre valeur aux conditions de vie du plus grand nombre et notamment des plus démunis. Monstrueuse hypocrisie !

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Pour ou contre l'euthanasie plutôt que "le double effet" proposé par la loi actuelle -
l'administration légale d'une surdose d'antalgiques à un malade en phase terminale. Ce qui a pour effet secondaire prévisible, mais non recherché, de hâter le décès. Je n'ai pas la réponse.
On notera toutefois le prévisible non recherché dont on pourrait allègrement sourire en d'autres circonstances.
Je n'ai pas la réponse. Je ne sais pas, je suis vivant et bien-portant. Quel argumentaire développer pour une situation extrême que je ne vis pas qui devrait prévaloir sur les choix lucides de ceux qui, eux, en subissent les tourments ?
Mais puisqu'il nous faut assumer nos responsabilités publiques, pourquoi ne pas respecter la volonté de ceux pour qui le prix de la vie a un sens dont nous sommes, nous individus vaillants, incapables de mesurer toute l'étendue, quand bien même l'imaginerions-nous.
Par là nous leur prouverions notre respect et notre compassion, en lieu et place de rendre plus difficile encore leur départ. Que veut préserver notre société, de quoi a-t-elle exactement peur ? Est-elle simplement capable d'attention, de tendresse et d'amour ?
par Martin Cadeau
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Vendredi 14 mars 2008

undefinedMidi, ne m'étant pas sustenté depuis cinq ou six heures, mort de faim je me précipite à la cantine à toutes jambes. Pour quiconque me croise je n'ai pas le temps, pas maintenant, je suis sourd à tout dialogue; il y a urgence !
De mon estomac vide mon cerveau fait sa seule préoccupation. A tel point, parfois, qu'on frôle la transplantation d'organes.

Plutôt que dans les talons, j'ai l'estomac en tête. Je ne panse qu'à ça.
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Notre calendrier scolaire comporte trente-six semaines. Chaque année, en période hivernale, se déroule la semaine du goût. Ce goût dont les trente-cinq autres semaines confirment qu'il n'était finalement que très secondaire. Et qu'il ne valait pas qu'on en fasse tout un plat.
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Si le lundi le plat principal inclut des pâtes, tu en mangeras, froides, en entrée, le mardi, le jeudi, et peut-être même le vendredi.
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Le jour des frites, le jeudi, les bousculades, coutumières à l'entrée du self, se font plus rudes. Par peur de manquer on force les rangs. S'ensuivent des dérives langagières à la poésie abrupte, mais aussi, parfois, des séquences pugilistiques qu'il convient de cirvonvenir dans l'oeuf, pour éviter que tout ça tourne au vinaigre. Le jeudi, les mômes ont la patate, forcément ça frite.
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Me retrouver dans un espace clos et restreint - la salle de repas des profs - ne manque jamais de me procurer une sensation désagréable.
Je ne suis pas claustrophobe mais peu s'en faudrait que je ne le devienne en certaines occasions, aussi me faut-il m'arranger pour me retrouver toujours, en tous lieux, à proximité d'une fenêtre d'où je peux voir passer mes indispensables nuages, ou des arbres ployer sous le vent, ou me noyer dans le gris ou le bleu du ciel.
A force de m'asseoir en bout de table, près de la fenêtre, la rumeur finit par m'en attribuer la jouissance exclusive. Cette place est devenue mienne et bien que je ne m'en sente aucunement le droit d'en priver qui que ce soit, ni n'en ait jamais fait reproche à quiconque de l'occuper, pas plus que je n'en réclame la propriété, certains s'excusent presque de me l'avoir chipée.
Ma magnanimité légendaire trouve ses limites dans ce presque - tout est là - imperceptible agacement que les importuns aventureux ne manquent jamais de saisir dans mon regard oblique au moment où je leur rétorque, dans un grand sourire, qu'il n'y aucun problème. Efficacité de l'implicite : ils n'y reviennent jamais.
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La diététique contemporaine recommande la constitution de menus variés. Ce maître mot de variation, dans ma cantine, a trouvé sa traduction pour les fromages, les fruits et les desserts.
Pour les fromages, c'est barquette plastique de chez Machin à étiquette bleue, jaune pour Bidule, ou verte pour Trucmuche. Etiquettes où d'édéniques scènes champêtres nous montrent de gentils herbivores à l'hygiène irréprochable se nourrissant d'une pâture que même mon voisin n'aura jamais plus verte. La magie et le mensonge s'arrêtent là, une fois les barquettes décapsulées, la réalité reprend ses droits : le contenu est blanc, mou et sans aucune saveur.

Pour les fruits, c'est pomme ou pomme. Ou pomme. De la Golden. Ou de la Golden. La variation est dans la couleur : entre jaune moyen un petit peu clair et jaune moyen un petit peu plus ou moins clair.

Pour les desserts c'est trois fois sur quatre des yaourts aux fruits, plus exactement aux extraits de ces fruits, fraise, pêche, abricot, framboise ou cerise qu'on ne déguste jamais en vrai. Ces fruits frais que d'insanes normes sanitaires prétextant je ne sais quel danger imaginaire empêchent d'aller cueillir dans les jardins alentour pour mieux en monnayer la virtualité.
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La cantine, si j'y entre le cerveau plein de mon estomac vide j'en ressors pansu, le cerveau vide. Et lent. Une sieste serait la bienvenue, las, il n'y faut pas compter, jamais.
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La nourriture c'est mon île à moi, naufragé du monde. Le ventre plein, je le trouve un peu moins amer. Ce qui ne m'empêche pas, ces derniers temps, de le trouver de plus en plus indigeste.
par Martin Cadeau
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