George Bernard Shaw
Je n’accuse pas l’outil qui me blesse mais celui qui en a fait une arme contre moi. Et tout peut servir à cette fin, même ce qui fut conçu pour un usage contraire. Ce n’est pas la démocratie qu’il faut honnir mais son simulacre et l’usage que d’aucuns en font à leur profit. Savamment détournée par des gens de peu d’honneur, notre simili-démocratie, elle, ne produit que l’amertume dont nous connaissons tous - beaucoup d'entre nous en tout cas - le goût.
A qui revient la responsabilité de sa malfaisance ? A ceux-là seuls qui n’agissent que pour leur
caste réduite – les bourreaux - ?, ou en bonne partie également à ceux d’entre nous – le nombre de victimes est sans commune mesure avec celui des bourreaux - qui en subissent les méfaits sans
manifester plus d'intolérance à leur nocivité avérée ?
Un système ne peut fonctionner que si toutes les parties qui le composent collaborent pour atteindre un objectif commun – aussi flou soit ce dernier pour les uns, qu’il est clair pour d’autres,
intéressés matériellement à sa réalisation.
Les manipulateurs n’actionnent-ils pas une mécanique dont les manipulés sont les rouages essentiels, et finalement consentants, dans la conscientisation même de leur douloureuse et paradoxale
soumission volontaire ?!
La secte néolibérale mondiale – il ne s’agit de personne d’autre, soyons clairs - n’agit pas sur d’autres leviers que ceux utilisés de tout temps par toutes les ploutocraties ou dictatures,
masquées ou non, de toutes obédiences. N’accusons pas un système – la démocratie vraie – dont on ne peut mesurer l’impact négatif puisque nulle part ni jamais il ne fut réalisé. Et puisque nous
n’avons encore réussi à l’imposer, luttons pour son avènement. Nous pourrons alors constater ses effets et en juger par la preuve.
La tentation est forte de tout balancer avec l’eau du bain, je n’en disconviens pas, mais au-delà de cette réaction compréhensible, nous ne pourrons faire l’économie de sa substitution
progressive par un modèle moins inique – la démocratie vraie - dont nous aurons à redouter des imperfections, encore insoupçonnées, générées par sa friction avec le réel. Sa pratique seule nous
renseignera sur ses défaillances, probablement assez semblables à celles déjà vérifiées dans la pratique de son ersatz.
Sous l’emprise du « marché », nos imaginaires se sont dévoyés : l’Autre est définitivement hors de moi et « Nous » n’est plus qu’un fantasme archaïque à destination
d’hurluberlus folkloriques et déconnectés du réel, dit une certaine rumeur.
Tant que “l’altérité” équivaudra au “danger” nous ne construirons rien de viable. L’édification d’un projet lumineux suppose que ses promoteurs s’extirpent d’abord des ténèbres. L’éducation,
l’instruction et la conscientisation de nos équivalences humaines en sont les prémices non moins que les fondations incontournables. Je n’ai pas, moi seul, la solution pour en faire le credo
universel.
Je hasarderai en outre qu’un mode sédentaire d’habitation de l'ici-bas favorise essentiellement un imaginaire de la soumission. La déambulation et le nomadisme, dans la poésie et la disponibilité
– création et invention ne sont-elles pas liées naturellement à la marche ? - qu’ils nous offriraient, nous autoriseraient sans doute à penser autrement et à
modifier nos habitus. Mais tout n’est-il pas conçu pour empêcher notre marche, ou nous donner l’illusion de sa réalité sur des sentiers parfaitement balisés ?
"L’aventure” ne se limite-t-elle pas à notre promenade dans la cour de notre prison - même joliment décorée, cas fréquent -, le plus souvent ?
J’en termine en affirmant que nous avons, nous citoyens, à inventer le mode d’emploi de ce qu’on nous donne pour le moins pire des systèmes, et à en refuser radicalement le digest
prémâché.
La démocratie n’est pas un vain mot, ni un concept vide. Elle contient des outils dont nous avons à apprendre le maniement. Encore
vierge nous avons à la faire éclore. Et l’affaire ne concerne pas seulement les élus mais chacun d’entre nous dans des structures participatives où des consultations régulières doivent être
menées sur tous sujets, après formation et information des citoyens, alors
en mesure d’émettre des critiques avisées, chacun à son niveau d’implication. Une vigilance de tous les instants empêcherait toute tentative de confiscation des décisions au profit de
sous-groupes indélicats.
La démocratie est toujours dans son oeuf. Sa nature devrait en être constamment redéfinie, puisque adaptable et en mouvement perpétuel. Comme tout organisme vivant. Son avatar, lui,
est une ignominie avérée.
Cette réflexion vous semblera bien légère en regard de ce qu’elle survole, je vous le concède. Vous aurez compris qu’à travers ces vagues idées je ne prétends à aucune exhaustivité, la question ne pouvant se régler aussi vite.
G. B. Shaw se trompe : la démocratie vraie ne pourrait produire ce que sa forme maligne a engendré, et qui est notre présent. Nous l'excuserons, puisqu'il n'avait pas lu Debord.
Quant à moi, l'anarchie aurait, de très loin, ma préférence. Sur un mode reclusien, par exemple.




Midi, ne m'étant pas sustenté depuis cinq ou six heures, mort de faim je me précipite à la cantine à toutes jambes. Pour quiconque me croise je n'ai pas le
temps, pas maintenant, je suis sourd à tout dialogue; il y a urgence !



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