Dimanche 6 avril 2008

"La démocratie est une technique qui nous garantit de ne pas être mieux gouvernés que nous ne le méritons."
George Bernard Shaw

Je n’accuse pas l’outil qui me blesse mais celui qui en a fait une arme contre moi. Et tout peut servir à cette fin, même ce qui fut conçu pour un usage contraire. Ce n’est pas la démocratie qu’il faut honnir mais son simulacre et l’usage que d’aucuns en font à leur profit. Savamment détournée par des gens de peu d’honneur, notre simili-démocratie, elle, ne produit que l’amertume dont nous connaissons tous - beaucoup d'entre nous en tout cas - le goût.

A qui revient la responsabilité de sa malfaisance ? A ceux-là seuls qui n’agissent que pour leur caste réduite – les bourreaux - ?, ou en bonne partie également à ceux d’entre nous – le nombre de victimes est sans commune mesure avec celui des bourreaux - qui en subissent les méfaits sans manifester plus d'intolérance à leur nocivité avérée ?
Un système ne peut fonctionner que si toutes les parties qui le composent collaborent pour atteindre un objectif commun – aussi flou soit ce dernier pour les uns, qu’il est clair pour d’autres, intéressés matériellement à sa réalisation.
Les manipulateurs n’actionnent-ils pas une mécanique dont les manipulés sont les rouages essentiels, et finalement consentants, dans la conscientisation même de leur douloureuse et paradoxale soumission volontaire ?!
La secte néolibérale mondiale – il ne s’agit de personne d’autre, soyons clairs - n’agit pas sur d’autres leviers que ceux utilisés de tout temps par toutes les ploutocraties ou dictatures, masquées ou non, de toutes obédiences. N’accusons pas un système – la démocratie vraie – dont on ne peut mesurer l’impact négatif puisque nulle part ni jamais il ne fut réalisé. Et puisque nous n’avons encore réussi à l’imposer, luttons pour son avènement. Nous pourrons alors constater ses effets et en juger par la preuve.
La tentation est forte de tout balancer avec l’eau du bain, je n’en disconviens pas, mais au-delà de cette réaction compréhensible, nous ne pourrons faire l’économie de sa substitution progressive par un modèle moins inique – la démocratie vraie - dont nous aurons à redouter des imperfections, encore insoupçonnées, générées par sa friction avec le réel. Sa pratique seule nous renseignera sur ses défaillances, probablement assez semblables à celles déjà vérifiées dans la pratique de son ersatz.
Sous l’emprise du « marché », nos imaginaires se sont dévoyés : l’Autre est définitivement hors de moi et « Nous » n’est plus qu’un fantasme archaïque à destination d’hurluberlus folkloriques et déconnectés du réel, dit une certaine rumeur.
Tant que “l’altérité” équivaudra au “danger” nous ne construirons rien de viable. L’édification d’un projet lumineux suppose que ses promoteurs s’extirpent d’abord des ténèbres. L’éducation, l’instruction et la conscientisation de nos équivalences humaines en sont les prémices non moins que les fondations incontournables. Je n’ai pas, moi seul, la solution pour en faire le credo universel.
Je hasarderai en outre qu’un mode sédentaire d’habitation de l'ici-bas favorise essentiellement un imaginaire de la soumission. La déambulation et le nomadisme, dans la poésie et la disponibilité – création et invention ne sont-elles pas liées naturellement à la marche ? - qu’ils nous offriraient, nous autoriseraient sans doute à penser autrement et à modifier nos habitus. Mais tout n’est-il pas conçu pour empêcher notre marche, ou nous donner l’illusion de sa réalité sur des sentiers parfaitement balisés ? "L’aventure” ne se limite-t-elle pas à notre promenade dans la cour de notre prison - même joliment décorée, cas fréquent -, le plus souvent ?
J’en termine en affirmant que nous avons, nous citoyens, à inventer le mode d’emploi de ce qu’on nous donne pour le moins pire des systèmes, et à en refuser radicalement le digest prémâché.

La démocratie n’est pas un vain mot, ni un concept vide. Elle contient des outils dont nous avons à apprendre le maniement. Encore vierge nous avons à la faire éclore. Et l’affaire ne concerne pas seulement les élus mais chacun d’entre nous dans des structures participatives où des consultations régulières doivent être menées sur tous sujets, après formation et information des citoyens, alors en mesure d’émettre des critiques avisées, chacun à son niveau d’implication. Une vigilance de tous les instants empêcherait toute tentative de confiscation des décisions au profit de sous-groupes indélicats.
La démocratie est toujours dans son oeuf. Sa nature devrait en être constamment redéfinie, puisque adaptable et en mouvement perpétuel. Comme tout organisme vivant.  Son avatar, lui, est une ignominie avérée. 

Cette réflexion vous semblera bien légère en regard de ce qu’elle survole, je vous le concède. Vous aurez compris qu’à travers ces vagues idées je ne prétends à aucune exhaustivité, la question ne pouvant se régler aussi vite.

G. B. Shaw se trompe : la démocratie vraie ne pourrait produire ce que sa forme maligne a engendré, et qui est notre présent. Nous l'excuserons, puisqu'il n'avait pas lu Debord.

Quant à moi, l'anarchie aurait, de très loin, ma préférence. Sur un mode reclusien, par exemple.

par Martin Cadeau communauté : Résistance 2007
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Commentaires

Beau texte, Martin, avec lequel je me trouve pleinement d'accord. Si la démocratie est décevante, c'est justement parce qu'elle n'a jamais été réellement instaurée. Elle n'est pas usée, elle n'existe pas encore ! Il y a évidemment des degrés dans le mépris de la démocratie : pour dire merde aux puissants, mieux vaut être en France qu'en Chine, par exemple ! Par ailleurs, rêver d'un monde idéal ne suffit pas, car du rêve on risque de se contenter, en guise d'évasion compensatrice. Travailler la société au corps à corps, lutter contre toutes les confiscations, toutes les injustices, des plus petites aux plus grandes, selon ses moyens, voilà qui est sans doute de meilleur usage.
commentaire n° : 1 posté par : Sophie (site web) le: 07/04/2008 11:00:20
Comme il est rassurant de ne pas se sentir seul !
Bienvenue et merci Sophie :)


réponse de : Martin Cadeau (site web) le: 07/04/2008 20:00:26

Concrètement  et parce que je me sens concernée par ce qui gravite dans votre esprit,  je demande donc une formation bien particulière et un JT  de temps à autres afin que je sois en mesure d’émettre des critiques avisées à la haute échelle de mon implication dans votre espace et donc sur les sujets qui vous obnubilent (joli verbe que celui-ci !!!).

commentaire n° : 2 posté par : lilune (site web) le: 07/04/2008 17:57:32
Quel texte enrichissant de mots... Martin, vous allez user mon dico !
Sérieusement, je me trouve plutôt pessimiste sur cette idée... Pour moi, démocratie rejoint le pouvoir et quand l'Homme arrive à ce pouvoir, on dirait que ses neurones et ses belles valeurs rejoignent un vide astral.... Pour les élus, ç'est la même chose ; l'exemple dans mon village est flagrant : il y a 2 clans qui se vouent une bataille continuelle au lieu de prendre conscence de leur "mission". Après, oui, il reste les petites actions individuelles mais elles sont si rares et infimes....
Alors monarchie, démocratie,.... peut être faudrait-il un autre système (rien que le mot système me gêne), mais lequel ? La terre tournera-t-elle encore d'ici là....
commentaire n° : 3 posté par : azazelle (site web) le: 08/04/2008 08:27:15
Oui Azazelle, les petites actions peuvent paraître insignifiantes mais elles me semblent tellement indispensables. De plus je ne crois pas qu'elles soient si rares; ce n'est pas parce que les médias les cachent qu'elles n'existent pas !
Merci Azazelle... allez, soyez pas si fataliste :)
Je me permets d'ajouter ici un mot pour Lilune. Désolé Lilune, je ne parviens pas à vous répondre, votre commentaire se refuse à mon clavier. Merci pour votre contribution :)

réponse de : Martin Cadeau (site web) le: 08/04/2008 18:58:20
Bonjour Martin !

Voilà un sujet qui me tient à coeur... Je crois que c'est Rousseau, en son temps, qui avait "compris" que la démocratie ne pouvait être effective qu'entre un très petit nombre de personnes, car une décision n'est réellement démocratique que lorsqu'elle fait l'unanimité... Enfin, je simplifie. Pour moi la démocratie, au vu de la nature humaine, n'est finalement qu'une utopie comme les autres, car il y a toujours des hommes que le pouvoir attire et qui saurons utiliser le système politique en place pour parvenir à leurs fins... Je suis profondément pour l'anarchie (quitte à être utopiste...) mais qui demanderait une évolution profonde de la nature humaine... Ceci dit, ce que vous proposez concernant la démocratie, c'est un peu ça, et peut-être qu'alors c'est moins utopiste... L'éducation, la réflexion citoyenne. Moi j'ajouterais une vigilance contre toute forme de propagande, donc une faculté pour chacun d' analyse des médias... Bon j'arrête, je suis pas sur mon blog, là!
Morgane
commentaire n° : 4 posté par : morgane (site web) le: 10/04/2008 10:43:40
Soyons réalistes, exigeons l'impossible !
Mais non voyons, n'arrêtez pas ! Je n'aime que les auberges espagnoles !

Bonsoir Morgane :)

réponse de : Martin Cadeau (site web) le: 11/04/2008 19:17:12
J'aime ce texte qui présente, explique et défend bien la "démocratie vraie...qui est toujours dans son oeuf".

Cependant, l'anarchisme "qui aurait de très loin ta préférence" et qui, je le concède, offre souvent un visage attirant, ne débouche-t-il pas sur la négation de la démocratie, même à la manière d'Elisée Reclus ?

Robert

commentaire n° : 5 posté par : Robert (site web) le: 10/04/2008 16:42:48
Je crois, au contraire, qu'elle pourrait en être l'expression la plus aboutie. Ta question est parfaitement légitime, je me la pose aussi depuis toujours. Elle réclamerait une réflexion approfondie. Il faudra que j'y pense...

Merci Robert, et bienvenue :)
réponse de : Martin Cadeau (site web) le: 11/04/2008 19:28:35
Je butte sur la définition de "démocratie vraie". Gouvernement du peuple par le peuple, certes. Mais comment être à la fois agissant et agi ?
commentaire n° : 6 posté par : Naja le: 27/04/2008 04:25:16
Cette question, précise, est essentielle. Comment conjuguer sa propre liberté individuelle au sein d'un ensemble dont elle est partie sans la diluer dans cet ensemble même qui, idéalement, devrait en exprimer à la fois la singularité, et la "généralité" ?
Agissant et agi, je crois cela possible parce que nous pouvons décider d'être l'un et/ou l'autre au gré des circonstances et du cadre nous y autorisant et encourageant.
Ne pas perdre le soi dans le nous : une problématique sentimentale ?...

Merci et bienvenue Naja :)
réponse de : Martin Cadeau (site web) le: 27/04/2008 11:38:09
La démocratie est différente selon les cultures.
La démocratie se vit au quotidien.
Elle ne se décrète pas. En revanche, pour exister, elle doit être encadrée de lois, à mon humble avis.
commentaire n° : 7 posté par : aliciabx (site web) le: 18/05/2008 23:29:39
Ah, finalement vous êtes en partie d'accord avec moi, alors ?!...
Merci Alicia :)
réponse de : Martin Cadeau (site web) le: 20/05/2008 17:20:26

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