Mercredi 30 avril 2008

Ce midi, du côté de chez M'man qu'a toujours ses problèmes aux yeux, j'ai à nouveau croisé P'tit Louis dans sa chaise. J'exhume ces quelques lignes rédigées après notre première "r'voyure", comme il disait. L'envie m'est venue d'aller le saluer, mais je n'en ai rien fait. J'ignore pourquoi ; la prochaine fois, je le ferai.

Voilà bien deux décennies que je n'avais pas revu P'tit Louis. Le P'tit Louis de l'Ambassadeur, ce rade du quartier de la cathédrale qu'avec mes potes des Beaux-Arts nous fréquentions très régulièrement pour ne pas dire que nous y rappliquions tous les jours de la semaine, après les cours, de 18 h 30 jusqu'à ce que le père Eugène nous mette dehors d'un grand " Allez, on ferme, à demain !" que nous repoussions le plus tard possible.

P'tit Louis c'était la vedette du troquet. Il était là, lui aussi, tous les jours, dès son boulot terminé. Magasinier dans une entreprise à la périphérie de la ville, il ne manquait jamais un soir d'apéro, debout contre le zinc. P'tit Louis avait sa place, au bout du bar, et le samedi, dès 11 h, il tenait son poste. A midi et demi il partait retrouver sa femme pour déjeuner et revenait ensuite prendre son café, à sa place, avec son chien, une espèce de bâtard haut comme trois pommes, proportionné à son maître, hargneux comme pas deux - toujours comme son maître -, et tenu par une laisse qu'un boeuf même n'aurait jamais pu rompre. Il était comme ça P'tit Louis : tout dans l'excès.
A l'entendre c'était pas un chien qui l'accompagnait mais un fauve, forcément y avait danger, fallait parer à toute éventualité. Et P'tit Louis faisait toujours dans le préventif. Sauf lorsqu'en fin de journée du samedi, l'alcool aidant, il prévenait plus. Là, P'tit Louis, il fallait lui parler doucement, prendre des précautions, attendre le bon moment, éviter certains sujets. Ou renoncer, ce qui était toujours l'option la plus sûre. Sinon ça partait façon bourre-pif, pour un oui pour un non. Ou pour rien, le plus couramment.

C'est pas qu'il était méchant dans le fond, non, juste un peu soupe au lait. Très susceptible en réalité, surtout après quelques verres de digestif. Pour les habitués dont nous, pas de problème; pour les clients de passage ou les inconscients qui se la ramenaient un peu trop c'était une autre histoire. Nous, P'tit Louis nous avait à la bonne, nous étions ses " frols " comme il disait dans son argot improbable. Il faut dire que nous avions tous passé le test avec succès.
Pas compliqué le test : ça consistait à convenir avec lui que ses mollets c'était du béton et ses biceps, encore et toujours du béton. Tu acquiesçais, admirateur ; t'ajoutais un oh la vache ! en écarquillant les yeux quand, le pantalon relevé, il te montrait ses mollets, et t'avais ton passeport. Tu acceptais le café sec qu'il t'offrait, tu lui rendais la politesse en repassant commande, il y ajoutait un petit Marc de Bourgogne pour faire passer, le tout sur ton compte - à l'époque la thune se faisait rare mais surtout tu ne protestais pas - et le tour était joué : t'étais son pote. T'avais payé pour ça. Un peu plus que lui, mais bon, tu chipotais pas, c'était une histoire d'hommes il te disait.

Son obsession au Louis c'était de tout mettre au carré, tout, absolument tout ce qui ne lui plaisait pas. Une tronche pas à son goût, un mot de travers, une idée saugrenue - d'intellectuel, forcément - : au carré, et sans discuter. Y'avait pas à tortiller. Point barre. Pour bien te faire comprendre, il frappait de son poing le bois du bar, du bout des phalanges. Là où ça fait mal - je sais, j'ai essayé -, pour bien te montrer que lui, la douleur, c'était pour les lopettes.
Du carré, P'tit Louis avait tout, lui-même. Aussi large que haut, des mâchoires à angle droit, des épaules de déménageur, et des comportements pas en rondeur du tout. La nature lui avait refilé la panoplie complète de la brute accomplie avec, en prime, un regard d'un bleu glacial redoutable. Et redouté de tous. L'ensemble était une parfaite réussite du genre, personne ne le contestait.
Du côté du cerveau, là, par contre, la nature avait un peu bâclé son boulot. Comment dire : emportée par son élan elle avait décidé que P'tit Louis serait tout muscle, et rien que ça. Nous avions tous un cerveau, P'tit Louis pas, chez lui c'était un muscle, pas cette masse spongieuse normalement destinée à produire de la pensée dans le meilleur des cas, ou quelque chose qui y ressemble de plus ou moins près. Chez P'tit Louis, non. Son cerveau était son biceps en plus. P'tit Louis ne pensait pas, d'ailleurs lorsqu'il avait mal à la tête ce n'était pas la migraine mais des courbatures.
P'tit Louis, l'Ambassadeur, c'était son fief. Eugène, le patron, c'était comme son papa, et Elvire, la patronne : une sainte. P'tit Louis n'aimait pas les clients épisodiques qui ne se donnaient même pas la peine de saluer les propriétaires de l'endroit, ça l'agaçait grave, vraiment. Son regard fixait l'intrus et ne le quittait pas pendant quelques minutes durant lesquelles il valait mieux que la cible désignée soit d'une discrétion frisant la transparence absolue. Un coup d'oeil, un geste, un mot - le tout, soi-disant de travers -, auraient alors suffi à déclencher ces hostilités auxquelles prenait régulièrement part la clientèle désireuse de calmer le jeu et, en tout premier lieu, de contenir notre sauvage compagnon. Je me souviens que quatre hommes déterminés y suffisaient à peine et que ces épisodes nous laissaient tous exténués.
Comme il était content, le bougre, lorsque la tempête passée, il remerciait chacun de s'être occupé de lui, de l'avoir empêché de faire une nouvelle connerie ! Comme il nous était reconnaissant de la considération que nous lui portions ! Ca fait du bien de se sentir entouré, il disait. Je me demande encore si parfois il ne montait pas tout ce tintouin juste pour se sentir aimé le P'tit Louis.
La vie semble lui avoir joué un sale tour. Dans sa chaise roulante, c'est un monde renversé. J'ignore ce qui lui est arrivé, je me souviens seulement qu'il y a longtemps c'est lui qui roulait des mécaniques.
par Martin Cadeau
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Commentaires

Bonsoir Martin ! Tout l'art de rendre attachant un "pilier de bar"... Pour ma part j'en connais quelques-uns !
commentaire n° : 1 posté par : morgane (site web) le: 01/05/2008 21:04:05
Nous en connaissons tous, je crois. Je ne doute pas que les vôtres soient aussi croquignolets que P'tit Louis !
Merci Morgane :)
réponse de : Martin Cadeau (site web) le: 02/05/2008 18:41:22
"L'envie d'aller le saluer, mais je n'en ai rien fait" - je crois savoir pourquoi !!!! la prochaine fois sera la même... probablement ! Il ne mérite probablement pas notre attachement l p'tit louis... et pourtant il l'a... pas plus tard que maintenant quand je vous lis et que j'ENTENDS que p'tit Louis au fond l'avait peut être juste besoin que quelqu'un pose des yeux sur lui, lui serre la pince franchement, lui montre qu'il n'avait peut être pas besoin de tout s'tatouin pour qu'on le voit, qu'on l'entende et qu'on soit là... avec lui ! Merci pour ce très beau texte... une nouvelle fois !
commentaire n° : 2 posté par : lilune (site web) le: 02/05/2008 00:21:06
C'était un tendre, j'en suis persuadé !
Merci Lilune :)
réponse de : Martin Cadeau (site web) le: 02/05/2008 18:39:07
YES, j'y suis... Oui, petit tête de linotte ! La Honte ! Tout rouge...
"doxa", qu'est-ce donc ?
As-tu déjà écrit un livre ?
Ton écriture me semble très dense et facile.

T'as le droit à mon mail, pour ta peine, et pour me faire pardonner mon étourderie !
a bientôt !
commentaire n° : 3 posté par : Vanille (site web) le: 03/05/2008 23:51:42
La distraction ça arrive à tout le monde, ce n'est qu'un petit défaut, avec parfois de grosses conséquences, certes. Mais vous êtes pardonnée :)
La doxa est une opinion, une sorte de référent de l'imaginaire collectif dont la légitimité n'est pas obligatoirement validée par la réalité. Elle peut être normative et régler des comportements ou des croyances fondés ou non. N'étant ni philosophe ni sociologue, je soumets cette définition à l'expertise de plus érudits qui pourront me rectifier si nécessaire.
Non, pas de livre. Et quant à l'écriture, je n'en jugerai pas moi-même :)
Merci et bienvenue Vanille :)
réponse de : Martin Cadeau (site web) le: 04/05/2008 19:49:53
Vous lire le matin avec un petit café. M'asseoir à l'autre coin du zinc, à l'opposée de celui de P'tit Louis et l'observer en lisant vos mots. Le voir agir, jouer son rôle, interpeller les clients, siroter son Marc avec ou sans café. J'y étais, vraiment, avec des airs d'Arletty sur le visage car c'est bien à Paris, vers le canal St Martin que P'tit Louis aurait pu exister...
commentaire n° : 4 posté par : gicerilla (site web) le: 10/05/2008 08:56:59
Ces P'tit Louis-là sont universels, j'en ai rencontrés du côté du canal et ailleurs aussi. Il suffit d'un zinc dans un petit rade de quartier et hop ils se pointent immanquablement à l'heure attendue !
Merci Gicerilla :)
réponse de : Martin Cadeau (site web) le: 10/05/2008 12:25:09
BÔ Boulo !
commentaire n° : 5 posté par : Phrensswa (site web) le: 19/05/2008 22:59:55
Merci, et bienvenue Phrensswa :)
réponse de : Martin Cadeau (site web) le: 20/05/2008 17:26:17

Salut, suis un copain Poitevin de Vincent, qui m'a aiguillé sur la page. Merci pour le link : politesse rendue !

commentaire n° : 6 posté par : Phrensswa (site web) le: 21/05/2008 18:50:14
Il m'a dit, je l'avais supposé.
Pour la politesse il n'y avait nulle obligation :)
Merci Phrensswa :)
réponse de : Martin Cadeau (site web) le: 21/05/2008 19:12:52

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