Ce que je sais sur la peinture, ou plus précisément sur la mienne
est fragile, incertain, sujet à caution. Ce n'est en rien différent de ce que je ne sais pas plus, ou mieux, sur le monde. Je livre ici quelques notes parmi celles que je consigne depuis toujours
sur mes tableaux. Leur mise en forme semblera parfois anarchique, mais je les livre en l'état, tant il me semble que leur désordre est étroitement lié à l'esprit de ce qu'elles tentent de
décrire.
A vrai dire, je ne crois rien savoir, et tout ce qui suit ne vaut que pour moi, si cela vaut réellement quelque chose. Et ceci n'est pas une afféterie quelconque, mais bien la réalité de ma
perception.
"Paysages"
Cher V.,
J'en suis à une soixante de tableaux. Mon travail, régulier depuis plus d'un an, m'a permis d'avancer sur le chemin que tu sais. Je me souviens de tes propos alors
que j'entamais seulement cette série, ils étaient justes. Si je n'ai pas suivi toutes tes recommandations, j'ai gardé présente à l'esprit ton aimable provocation qui m'a donné le courage de
persévérer dans ce qui me semblait, l'été dernier, un pari difficile à relever. Aujourd'hui je souris de notre conversation à l'ombre des acacias du petit champ. Finalement le temps t'a donné
raison, je le reconnais désormais.
Je ne t'envoie aucune reproduction de cette série, tu sais que les scans ne sont jamais satisfaisants. Tu découvriras tous les tableaux lorsque, à nouveau, j'aurai
le plaisir de ta visite.
Sache qu'il s'agit de paysages intérieurs, ou plus exactement de mémoires de paysages, où interfère un éventail assez réduit d'éléments plastiques dont l'économie -
tout se résume à un sol et un ciel - m'oblige à un traitement judicieux de chaque parcelle de la surface pour en tirer l'expressivité la plus pertinente en regard de mon
objectif.
Le jaune de Naples, parfois mélangé à des ocres rouges ou jaunes, et le plus souvent déposé en glacis sur des couches de valeurs plus sombres - parfois bleues ou
d'un gris-vert soutenu -, occupe dans chaque tableau la surface la plus importante, les deux tiers ou les trois-quarts supérieurs de l'espace. Le bas étant recouvert d'un noir oxyde saturé d'où
émergent toutefois - mais sans systématisme, c'est mon espoir - quelques respirations colorées me permettant de repousser le premier plan dans l'étendue de l'espace suggéré, et de dynamiser la
zone concernée.
Je ne peux procéder autrement sinon à représenter un avant-plan dont la proximité m'engagerait à décrire ce dernier plus en détails que je ne le fais pour les plans
plus éloignés, ce qui, dans mon projet, n'est pas souhaitable. Il ne s'agit pas, pour moi, de décrire une quelconque géographie physique, une topographie particulière ou un lieu précis, mais ces
sensations singulières que j'éprouve, de la même manière, dans la contemplation de certains tableaux comme dans celle de cette campagne où souvent je vais marcher dans le silence du plateau,
au-delà des coteaux alentour, où nous avons déjà souvent cheminé ensemble.
Sensations crées par la conjonction de lumières, d'éclairages, de conditions climatiques, cycle des saisons, et de ma disposition du moment à recevoir et
m'approprier l'ensemble à travers le filtre changeant des humeurs.
Plus qu'une série de paysages, j'avancerai qu'il s'agit de la relation d'une contrée, ce terme me paraît plus légitime et mieux correspondre à la représentation d'un
ailleurs imprécis, comme territoire propice aux divagations et à ces enchantements mélancoliques dont il m'arrive d'être le sujet.
Cette fois, bien que j'en aie la forte tentation, je n'ai pas encore utilisé ma cuisine ordinaire. Je repousse le moment de travailler comme à mon habitude en
incorporant du jaune d'oeuf à mes couleurs mais j'ai l'intuition que le temps approche où je vais céder à mon inclination naturelle pour cette technique. L. et E. redoutent déjà les effluves qui
ne manqueront pas d'envahir l'atelier pour quelques mois, voire plus encore. Je suis tellement habitué à cette odeur qu'elle ne me dérange plus du tout, ce qui n'est pas le cas pour le petit
nombre de curieux qui se faufilèrent parfois dans les parages.
J'ai réalisé une quarantaine de petits formats sur lesquels je me suis assez rapidement senti à l’aise malgré mon peu d’appétence pour les petites surfaces. Les
sensations sont radicalement différentes de celles que je connaissais, jusqu’alors, avec les grands formats, physiquement épuisants, quand je passais des heures debout dans ces minuscules et
interminables piétinements devant l’ouvrage que m'amenait à faire l'indispensable et constant besoin de vérification du travail en cours. Tout est différent, la vision, le fonctionnement du
corps, les gestes, la pression de la main sur le pinceau, le bruit des outils sur la toile, la manière de déposer la matière sur le lin, j'ai parfois l'impression assez comique de jouer à
la dînette.
Je travaille presque toujours assis, c’est un confort non négligeable que j’apprécie. Il m’a fallu un certain temps avant de m’adapter à ces petits pinceaux et
brosses qui me passent entre les mains depuis quelques mois, j’ai cherché et trouvé une assez bonne manière de les tenir, je crois.
Maintenant que c’est fait, l’envie de retravailler à nouveau sur de grands formats me titille, l’espace me manque. J’ai d’ores et déjà commandé quelques châssis
d’assez belles dimensions, dont trois panoramiques, et me suis procuré de larges brosses au magasin de bricolage du coin pour un prix dérisoire.
Tu voulais mon avis sur l’Amsterdam acrylique, je la trouve vraiment excellente à tous points de vue, il me semble que son rapport qualité-prix est très satisfaisant
en comparaison d’autres marques beaucoup plus chères et dont les performances ne sont pas supérieures dans l'usage que j'en fais.
A bientôt cher V.
"Une lumière sur le chemin"
Voilà trois jours que je fais, défais et refais ce chemin qui ne me convient toujours pas. Trop foncé, trop clair. Pas dans le bon axe, trop à gauche, trop à droite,
trop haut, trop bas. Trop large ou insuffisamment. Je ne trouve pas le bon pinceau, pas la bonne brosse, pas le bon outil. J'ai pourtant tout essayé : le papier plié, la pointe de couteau, la
lime à ongles, le bout du doigt, l'allumette, la brindille. Mais rien n'a donné le résultat escompté. Je n'ai pas le bon geste, la bonne pression, le délié, le posé convenables. Habitués aux
espaces plus larges, souvent, je peine à adapter mes gestes à la petite surface. Voilà mon problème dans mes tableaux de petite manière : ils sont petits.
Dans un petit tableau la touche la plus réduite, a un impact sans commune mesure avec sa surface réelle. Ca n'a l'air de rien, je sais, mais c'est important.
Beaucoup plus qu'on ne le croit. Il suffit de quelques millimètres, parfois d'un seul, pour que l'équilibre recherché - et qui n'est peut-être pas le meilleur - compromette l'ensemble. Il suffit
d'une pâte trop épaisse, d'un excès de lumière, d'un étalement mal maîtrisé - et peu y suffit - plus que dysharmonieux pour me tirer une moue d'abord dubitative, et très vite
réprobatrice.
Tout se joue sur le détail. Les détails. Et ils sont nombreux. Un tableau n'est fait que de cela : des détails. Des détails, partout. Sur toute la surface. Et tous
il faut les régler. Sans renoncer jamais à en extraire le meilleur, la légitimité maximale. Sinon le tableau n'est pas "fait", comme le disait Baudelaire.
Certains tableaux se réalisent plus vite, presque naturellement. C'est rare mais lorsque c'est le cas pour moi je n'en reviens pas. Et toujours, le tableau qui suit
est mauvais, tellement mauvais. Retour sur terre. J'ai la sensation d'avoir tout épuisé, de m'être épuisé dans ce qui me semble, alors, être la dernière preuve d'un talent hypothétique que,
désormais, je rangerai au rayon des souvenirs. Je déteste ces périodes où l'incertitude et le dégoût de soi me reviennent en pleine face.
Après l'euphorie, la misère. Toute relative, je ne l'oublie jamais, il en est de bien plus cruelles. J'ai le ventre plein et je vis au chaud. Je me plains comme un
nanti.
Mais tout de même, ce chemin, il faudra bien que j'en vienne à bout.
"Peintre, peinture ?..."
Tu sais que je n'ai jamais vraiment réussi à y répondre clairement et pourtant tu me le demandes encore : c'est quoi un peintre ?...
Est-il si important que je t'en donne une définition ? Et comment faire pour que je n'oublie rien de ce qu'il faudrait en dire ?
Par quoi commencer qui fonderait ma réflexion sur du solide - je veux dire, cette part vérifiable, tangible, sur quoi nous nous accorderions - ? Comme si, déjà, je
redoutais que rien ne tienne. Comme si, déjà, je pressentais mon incapacité d'aller plus loin que ce début qui a tout l'air de vouloir se défiler.
Pour toi, je veux bien, alors que tout m'incite à n'en rien faire, tenter l'impossible, mais promets-moi ton indulgence car elle devra servir
souvent.
Je laisserai parler mon désordre naturel puisque je ne sais comment commencer. Tout sera l'exact reflet de mes pensées et de mes observations. Et ne vaudra que pour
moi, puisqu'aucun peintre n'est tous les peintres. Et que de plus je ne suis pas certain d'en être un.
Une première chose serait indispensable à dire : s'il y a des peintres, tous ne font pas le même " travail " - si c'en est un (je ne sache pas que ce soit si
douloureux même s'il est vrai que c'est souvent inconfortable). Certains se contentent de fabriquer des images - peintes - quand d'autres font vraiment des tableaux. Ce qui est radicalement
différent.
Si tous les tableaux sont des images peintes toutes les images peintes ne sont pas des tableaux.
Un tableau est bien autre chose qu'une image. Ce qu'il offre à regarder - ses couleurs, ses formes, ses textures, et ses matières aussi minces ou épaisses
soient-elles - ne sont que les moyens de nous transporter ailleurs, plus loin. Derrière le tableau. Ce n'est pas tant ce qu'il figure qui importe que la manière dont le peintre l'a figuré. Un
même récit peut être écrit par dix écrivains, il s'en trouvera toujours un ou deux plus convaincants. Il en va de même pour un tableau, je crois.
Ainsi c'est bien d'une représentation particulière du monde dont il s'agit. Pour l'habiter, le peintre y dépose ces effets personnels - avec ou sans
conscience -, qui transforment ce monde en un autre : son monde - à part et en plus du réel. C'est à cela que nous sommes sensibles et pas à la copie banale d'une réalité
physique.
Je suis un voleur. Je pille ici et là, dans les musées, les galeries, les bouquins, les écrans, mais aussi partout où se tient ma nourriture, ce dont je crois avoir
besoin. Dans des visages, des silhouettes, des nuages, des champs. Ces bêtes mortes sur les chemins. Des lumières, le vent, un reflet dans une vitrine, un contre-jour sur un boulevard. Dans
l'actualité. Dans les mots, les conversations chuchotées, et tout ce que tu voudras qui appartient au monde. Qui nous appartient, la vie, en somme. Car tout peut me servir.
J'ai toujours les yeux plus gros que le ventre et souvent de mes râpines je me déleste d'une grande part. Mais, comprends-moi, j'ai tellement peur de manquer que je
ne peux jamais me retenir de tout rafler. C'est parfaitement déraisonnable, mais comme il ne s'agit là que de désir la raison n'a qu'y faire.
Devant certains tableaux je suis comme devant une table servie, et si mes mains ne peuvent s'en mêler, pas plus que ma bouche, tous mes autres sens sont en activité.
Il ne s'agit pas que de la vue, mais de bien d'autres choses qui se parlent et dont je ne puis te dire quelle chimie les met en relation.
Il y a des choses que je sais comme je sais marcher, sans plus me souvenir où je les ai apprises. Ca vient de loin si ça n'a pas toujours été là. Peindre, pour moi,
est comme marcher. Et je marche beaucoup dans les ornières, je ne vais jamais tout droit bien que je m'y essaie. Mon chemin est une errance, que j'aimerais redresser.
J'ai vu des tableaux de tous formats, des plus imposants aux plus discrets. Leur taille n'est jamais une garantie de leur qualité. Dans de larges espaces je n'ai
parfois rien remarqué que du creux, quand dans des limites qu'une main pourrait tenir j'ai rencontré des univers entiers.
J'ai entendu de ces gens qui se disent peintres dire n'importe quoi, et d'autres, se croyant spectateurs éclairés, acquiescer à leurs inepties. Rencontré aussi,
combien de fois hélas, de ceux-là qui s'enveloppent de cette digne et ample toge du savoir trop grande pour leur taille et leur vision rétrécie d'un art où ils n'excellaient pas. J'ai lu dans
leur biographie la liste ennuyeuse de ces récompenses de pacotille que leur décernent d'improbables clowns se piquant d'une culture qui désavoue l'idée même d'esprit.
J'en ai connu aussi des suffisants à panoplie. Se targuant d'avoir trouvé La Vérité en peinture; d'avoir créé ce mouvement nouveau - ah, la nouveauté ! maître
mot à cacher la misère ! - devant qui le monde devra bien s'esbaudir.
J'en ai connu des théoriciens, des purs et durs, des Saint-Just de la brosse. Des qui savent tout sur tout, qui ne doutent jamais tant ils sont persuadés qu'un
peintre qui doute ne peut raisonnablement en être un, puisque eux qui ne doutent pas en sont, des peintres. Ils ont le regard droit, sont efficaces - ils produisent beaucoup, car le nombre fait
foi -; ils ne se trompent jamais, non jamais - l'expérience, le métier vous comprenez -, et l'inspiration ne leur fait jamais défaut, c'est mauvais pour le porte-monnaie. Ils te diront, parfois
sans aucune précaution, que tu ne les égaleras jamais, car ils ont ce don que tu n'auras jamais. Qu'ils ont la grâce, quand tu n'es que commun.
J'en ai entendu combien parler tant et plus de leurs tableaux creux et vulgaires, leurs tableaux muets.
J'en connais des connus que cela n'empêche pas d'être bons. J'en connais des connus, que cela n'a pas rendu meilleurs, ni plus mauvais non plus.
Tu sais, parfois, quand le sommeil me joue ses tours favoris, je rôde dans l'atelier, une clope au bec, je fais les cent pas d'un bout à l'autre de la pièce ou je
sors faire un tour si le temps me le permet. C'est souvent là que ça vient, l'idée d'un tableau. C'est pendant la nuit que tout se fait. Ou ne se fait
pas. Ou se défait, même. Une idée chasse l'autre souvent, mais toujours une trace subsiste, quelque chose qui se dépose en moi, qui finira bien par éclore.
Je ne peins pas le monde, ou son motif. J'essaie de peindre ce que j'y vois, ce qui est bien différent. Si cela recouvre un sens quelconque.
Je ne sais pas comment faire un bon tableau. J'y vais au petit bonheur. Souvent je me trompe, et me trompe encore. Mais dans la somme de ces erreurs se tient quelque
chose que je finis toujours par trouver, qui me prend quelquefois des mois. J'ai appris la patience. Et quand tout se refuse et que je perds courage, je m'occupe ailleurs. Je fais semblant de
fuir, seulement semblant. Je ne suis jamais bien loin.
Si j'y pouvais quelque chose je voudrais juste que mes tableaux soient vrais. Rien d'autre. Qu'ils n'aient que faire de la beauté, qu'ils soient profonds. Que leur
étendue soit infinie. Qu'ils disent la peinture. Qu'ils soient des portes. Vers ce que chacun voudra, qui serait lié à son histoire.
Je voudrais seulement être honnête. Et peindre comme je vis. Vivre comme je peins.
Si la forme de ce qui précède ne te rebute pas trop, je continuerai une autre fois, c'est promis. Dors bien, prends soin de toi. Je t'embrasse V.
"Peindre"
Je ne peins plus depuis quelques semaines. occupé ailleurs à des tâches incontournables ou que l'on me donne
comme telles, et de plus en plus chronophages, mon énergie se consume en obligations qui m'éloignent de mes paysages. Ce n'est pas dramatique, loin s'en faut, mais ces périodes de jeûne pictural
ont toujours ce même effet désagréable sur moi. J'ai alors le sentiment que je ne marcherai jamais sur ces sentiers que j'avais imaginés à la suite de
ceux déjà foulés et déroulés sous mes pinceaux. A les délaisser trop longtemps ils finissent toujours par se diluer dans ma mémoire. Le désir qui les portait et les inventait s'estompe et
rien ne subsiste de leurs parcours entrevus. Avant même d'avoir réellement été ils se dérobent. L'empêchement génère le regret, il prend toute sa place et la demi-mesure n'y fait pas
compte.
Oh certes un tableau n'est qu'un tableau et la vie ne s'y résume pas mais le temps perdu est du plaisir en moins, que je n'aurai pas savouré. Et je
suis rarement rassasié.
Il m'est arrivé par le passé de rechercher cette dynamique perdue, interrompue par je ne sais quels aléas, de vouloir à nouveau m'en imprégner, mais jamais ce que je produisis alors dans ces
conditions ne put me satisfaire.
Chaque fois je dus me résoudre à recouvrir le travail accompli. J'ai toujours beaucoup effacé tu sais, je n'ai jamais fait le compte de tout cela mais il est certain que plus des trois quarts de
ma production tout au long de ces années ont disparu sous des recouvrements désabusés, voire parfois rageurs.
Tu n'imagines pas quelle puissance nocive peut avoir un tableau vide. A regarder ce qu'il ne contient pas le vertige toujours me prend. Ce qui est fait là et
qui ne mérite que le nom d'image - qu'elle soit peinte ne suffit pas à la faire peinture, il y faut bien d'autres conditions - n'est pas seulement une erreur de plus, il s'agit d'autre chose, de
plus dérangeant : d'une preuve.
Que tout ne tient qu'à un fil. Que je ne possèderai jamais pour toujours ce que je voudrais tant pouvoir définitivement capturer, qui ne peut trouver paradoxalement son existence que dans sa
dérobade. Ce dont je suis conscient et qu'il m'est impossible de ne pas souhaiter, sauf à risquer le tarissement du désir par sa réalisation même.
Que, peut-être, jamais ne reviendra cette magie passagère de l'évidence trop rare du peindre. Lorsque de l'idée à la trace tout ce qui se joue semble ne pouvoir s'accomplir autrement et qu'alors
je sais ce que peindre veut dire.
Que l'esprit, habité de toute l'histoire des signes et des temps, épouse enfin l'outil qui le fait matière, aussi ténue soit-elle. Et que le voile de couleur et d'eau déposé alors est la seule
peau convenable qui puisse contenir ce coeur qui la fait vibrer.
Il fut un temps où trois mauvais tableaux traînèrent dans l'atelier. Il me souvient les avoir volontairement conservés en référence. A les revoir, à certains moments critiques, je retrouvais, en
creux, le sens de mon travail. Des tableaux bouffons qui me rappelaient que l'échec marcherait toujours dans mon ombre. Cette ombre qui, grandissant leur silhouette, ce soir, descend comme la
nuit sur mes doutes.
"Tentative d'élucidation"
Théoriser la peinture, théoriser ma peinture. Non, jamais, jamais ! Il me suffit à peine d'y songer que, déjà, l'emporte sur toutes autres urgences celle de sauter la clôture et m'enfuir à
toutes jambes. Mais, après tout, je peux essayer d'en parler.
Toute tentative de théorisation s'apparente, pour moi, à la rédaction d'un mode d'emploi.
Mes tableaux finis sont toujours la somme des erreurs qui les constituent. C'est par là qu'ils sont. Comment théoriser l'erreur, puisqu'elle est le fruit de
l'immaîtrisé ? M'en tenir, donc, à son apparition et ce que j'en peux faire dans l'arrangement qu'elle m'impose.
Je ne prépare jamais mon tableau. Nulle phase préparatoire n'en inaugure la réalisation, surtout pas. A me donner rendez-vous là où je saurais par avance me retrouver condamnerait tout désir; ce
désir qui naît et s'entretient dans le risque d'échouer. Et j'échoue beaucoup.
C'est bien là, paradoxalement, que je sais la définition de la peinture; de la mienne plus précisément, à l'exclusion de toute autre. Chaque erreur m'oblige à la repenser, la reformuler. Mes
erreurs m'apportent ce que jamais aucune de mes réussites, s'il y en eut réellement, ne m'a jamais enseigné.
Et toujours la question se pose : ce tableau-là est-il fini ?
Un tableau n'est jamais une réponse, s'il en est toujours une tentative il appert, et c'est toujours vrai, que s'il échoue à répondre il ne manque jamais d'interroger encore. En quelque sorte il
ne me fait pas avancer, mais m'enfoncer. M'enfoncer dans ma propre peinture. Et c'est bien là que je veux être. Etrangement, ces hypothèses attristantes me réjouissent; à me noyer je respire.
Comment le faire comprendre ?
Ma mémoire me tient lieu de carnet d'études. Les ciels que je vois, que je regarde, ceux sous et dans lesquels je marche si souvent, je ne les peins pas. Je m'en nourris et jamais ne m'en lasse.
Il y a dans chaque ciel une éternité à consigner. Et dans chaque jour une éternité de ciels, comme autant de mondes possibles.
Je ne peins pas ce que je vois, je peins ce qu'il me dit, ce que j'en pense. Peu m'importe le couchant ou le lever, c'est mon être au monde qu'il me faut
révéler. Et ce qui s'y édifie. Peindre qui je suis dans ce que je vois. Donner de l'air à mon intérieur. L'exposer. M'exposer.
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